Les Pays de la Loire lancent un plan de bataille pour l'emploi

Par Frédéric Thual, à Nantes  |   |  1925  mots
Pour François Guerin, directeur général du groupe de menuiserie industrielle Cetih qui emploie un millier de personnes sur sept sites, "[la France] paye le prix de la désindustrialisation, contrairement à l'Allemagne ». Tout en se mobilisant auprès des filières professionnelles, le groupe mise sur l'apprentissage et la promotion interne. (Crédits : Cetih)
Les PME et ETI des Pays de la Loire sont 83% à déclarer avoir du mal à recruter. Sur un territoire réputé pour sa qualité de vie où le chômage affiche le plus bas taux de France, de sérieuses disparités apparaissent. Le Conseil régional lance un plan de bataille pour favoriser la rencontre des demandeurs d’emploi et des entreprises.

Comme un avis à la population, au pied d'un paquebot en construction, la banderole est accrochée sur la grille d'entrée du chantier STX France. « Le chantier naval de Saint-Nazaire recrute 200 ingénieurs, techniciens et ouvriers... » Face aux difficultés de recrutement que le bâtisseur des géants des mers ne souhaite pas commenter, aucune méthode n'est écartée. Même les plus basiques.

À Montilliers, dans le Choletais (Maine-et-Loire), les manières sont les mêmes. "Grolleau recrute et forme des opérateurs de production", indique le calicot installé sur la clôture du fabricant d'enveloppes et d'armoires électriques. Ici, Laurent Marbach, le pdg de l'entreprise qui cherche 20 opérateurs, a aussi décidé de mettre à contribution ses propres salariés. « Ce sont nos meilleurs ambassadeurs », dit-il. Du coup, chaque employé ayant coopté un candidat embauché en CDD ou CDI peut bénéficier d'une prime de 150 ou 300 euros. Relayée par les médias nationaux, l'initiative a aussi permis à l'entreprise de recevoir dix nouveaux C.V. « C'est positif, mais les difficultés de recrutement persistent », observe Laurent Marbach. Sur sept candidats envoyés par Pôle emploi, un seul a accepté le CDI proposé. L'entreprise de 170 personnes fonctionne toujours avec 50 intérimaires, dont le coût plombe la rentabilité. « Il en faudrait 30 de moins. C'est le point crucial pour assurer la croissance », dit-il. Car, de 17 millions d'euros il y a deux ans, le chiffre d'affaires est passé à 21 millions, puis à 25 millions d'euros l'an dernier.

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[Le chantier naval de Saint-Nazaire recrute 200 ingénieurs, techniciens et ouvriers. Photo: Véronique Couzinou / Le Marin. Cliquez sur la photo pour l'agrandir].

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La question des transports

Aujourd'hui, le carnet de commandes est plein. Au point de devoir, le cas échéant, faire appel à des sous-traitants pour honorer commandes et délais. « Mais cette alternative représente un surcoût pour éviter des pénalités de retard... », explique le pdg de Grolleau, usine intégrée où l'on rentre des tôles pour fabriquer des enveloppes et armoires électriques.

« Or, on ne trouve plus de plieurs, de poinçonneurs et de soudeurs. On a trop longtemps dénigré les métiers de la métallurgie au profit des études universitaires. Pourtant, chez nous, ce n'est pas du travail à la chaîne. On peut devenir chef d'équipe, agent de maîtrise... On propose des CDI et les gens n'en veulent pas », plaide ce chef d'entreprise des Mauges, un pays rural particulièrement dynamique où le taux de chômage est descendu à 5,6%.

La rançon de la gloire. Sur ce territoire éloigné des attractives métropoles de Nantes et d'Angers, la question du coût du transport devient primordiale. À l'image du co-voiturage utilisé par certains employés, Laurent Marbach aurait aimé voir la création d'un service de minibus pouvant desservir les diverses zones d'activités. « Nous n'avons pas pris le temps de nous concerter entre chefs d'entreprise pour faire pression sur les politiques. Or là, on paie des taxes de transport de plus en plus élevées auprès de la Communauté d'agglomération du Choletais, sans aucun service... », déplore-t-il, satisfait, en revanche, de la prise de conscience régionale qui a récemment fait émerger un « plan de bataille pour l'emploi ».

Des signaux au vert sur l'emploi, mais...

Un paradoxe dans une région réputée pour sa qualité de vie où le taux de chômage est descendu à 8,1%. Le plus bas de France. Avec un rythme soutenu de création d'entreprises, des défaillances moins nombreuses et un recours au chômage partiel revenu au niveau d'avant la crise, on dénombrait 165.570 demandeurs d'emploi (catégorie A) à fin 2017. Soit moins de 1,3% qu'en 2016 et un demi-point de moins que la moyenne nationale. Tous les secteurs ont profité de cette embellie. Les déclarations préalables d'embauche affichaient une hausse de +9,8%. Plus élevé qu'au niveau national, l'emploi intérimaire progressait lui aussi de +6% au cours du 3e trimestre 2017.

Cependant, « selon BPIFrance, 83% des PME et des ETI régionales déclarent avoir du mal à recruter quand la moyenne nationale se situe à 30%, indique Paul Jeanneteau, vice-président du Conseil régional en charge du développement économique et de l'international. Surtout, on a de grosses disparités d'un bassin d'emplois à l'autre. Le taux de chômage atteint 4,7% à Ancenis (44) et 5% aux Herbiers (85) quand il dépassent les 9% dans la région de Saumur ou dans la Haute-Sarthe.»

Après s'être attaqué à l'apprentissage, le Conseil régional s'est donc attelé à concevoir un plan d'actions destiné à rapprocher demandeurs d'emplois et employeurs. Un plan d'envergure financé à hauteur de 246 millions d'euros au titre de la formation professionnelle, portant le budget global en faveur de l'emploi à 815 millions d'euros, soit 45% du budget régional.

RH d'un côté, formation de l'autre

En vue de l'élaboration de ce plan, les services régionaux sont allés à la rencontre des acteurs du territoire (40 chefs d'entreprise, les chambres consulaires, les OPCA, le Ceser, les partenaires sociaux...) de novembre à février dernier. De ce diagnostic sont nées une boite à outils pour les entreprises, une offre régionale de formation enrichie de +30%, des solutions pour tenter de lever les freins périphériques à l'emploi et décloisonner des institutions.

Soit 48 mesures réunies au sein de cinq priorités, comme une meilleur gestion des RH pour les TPE-PME, l'accroissement de la formation, une simplification des conditions de rencontres entre demandeurs d'emploi et entreprises, une levée des freins à la mobilité en proposant une plateforme de mobilité pour des solutions de co-voiturage, un prêt de voiture ou de vélos, une tarification spéciale sur le réseau de transport régional et le recours à des formes d'hébergement (chez l'habitant, foyer du jeune travailleurs...), plutôt inhabituelles dans le monde du travail, en lien avec les Établissements publics de coopération intercommunale (EPCI).

Amener les TPE-PME sur les réseaux sociaux

Pour les entreprises, l'expérimentation est en cours sur cinq bassins d'emplois (Ancenis-Chateaubriant, Saumurois-Beaugeois en vallée, Sud Sarthe, le Nord-Est de la Vendée) avec une quinzaine d'entreprises volontaires ayant des besoins de recrutement, où l'on veut tester une autre façon de travailler. Celles-ci disposeront d'un référent unique qui leur mâchera le travail face à des institutions morcelées. Les TPE et PME pourront bénéficier d'un accompagnement plus spécifique pour élaborer leur politique RH, grâce à une diversification du dispositif "Pays de la Loire Conseil", notamment pour aller sur les réseaux sociaux (Le Bon coin, Facebook, Linkedin...).

Menée jusqu'en 2019, cette expérimentation pourra, selon ses résultats, être élargie aux 18 territoires régionaux identifiés. Enfin, une plateforme régionale pour l'emploi doit leur permettre de multiplier la diffusion de leurs offres auprès des demandeurs d'emplois, des étudiants.

Ce n'est plus un simple problème de filière...

Pour les demandeurs d'emplois, l'accent est mis sur la population la moins qualifiée à qui l'on promet une augmentation de l'offre de formation de 30%. Celle-ci devrait être étendue aux seniors, aux bénéficiaires du RSA, aux salariés récemment recrutés et aux demandeurs d'emploi. La région compte toucher près de 7.000 personnes supplémentaires. Un système d'évaluation de type "trip-advisor" sera mis en place pour permettre aux stagiaires d'évaluer la qualité de leur formation. L'État s'est par ailleurs engagé à soutenir 5.500 emplois compétences (ex-contrats aidés) en 2018 en Pays de la Loire.

« Durant cette même période, l'État financera à hauteur de 30 millions d'euros 6.867 formations pour lutter contre les inégalités territoriales dans le cadre de la stratégie régionale de l'emploi, de la formation et de l'orientation signée en octobre dernier », rappelait récemment Nicole Klein, préfète des Pays de la Loire.

Ces mesures suffiront-elles à enrayer la désaffection pour le monde de l'industrie ? « Ce n'est plus un simple problème de filière, c'est un problème général, avec des blocages à lever », réagit Paul Jeanneteau.

Faute d'avoir anticiper les évolutions d'une société en phase de digitalisation où les nouvelles générations rechignent à rejoindre l'usine et les territoires ruraux, les entreprises se sentent démunies.

« On paye le prix de la désindustrialisation, contrairement à l'Allemagne qui a su préserver ses compétences », observe François Guerin, directeur général du groupe de menuiserie industrielle Cetih qui emploie un millier de personnes sur sept sites.

Tout en se mobilisant auprès des filières professionnelles, le groupe Cetih mise sur l'apprentissage et la promotion interne. « On n'a plus le choix, il faut créer de la dynamique en interne et promouvoir nos propres effectifs », explique François Guerin.

« La France ne dispose pas d'un gros réservoir de ressources. Si on continue sur ces cycles de croissance, sans événement majeur, ça va poser un vrai problème. Au point que nous réfléchissons à créer notre propre école de formation. Depuis six mois, la tension est permanente sur le métier d'opérateur de production qui, au final, peut se traduire par un frein sur la qualité. »

Une région trop attractive...

Pour le spécialiste de la logistique industrielle Idea Group, la reprise économique crée des tensions et une raréfaction des ressources sur l'aérien et le naval en raison de la proximité d'Airbus et de STX. « On recrute une centaine de personnes par an, avec des niveaux et des profils variés, dont 50% de cadres. On constate, par exemple, une vraie pénurie de chauffeurs routiers. Nous sommes prêts à en embaucher quinze tout de suite, dont 80% en CDI. Or, actuellement, on vous dit un jour oui je viens chez vous et le lendemain, c'est non », explique Nathalie Lamé, DRH d'IDEA group, qui ambitionne de devenir une ETI de référence dans l'industrie 4.0. « Ça ne nous met pas en péril, mais ça ne nous stabilise pas, non plus », observe-t-elle.

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[Pour accompagner un projet à Cherbourg, IDEA a dû constituer une task force de cadres nazairiens pour mener une opération de recrutement en local. Photo : Oioo.fr. Cliquez sur la photo pour l'agrandir].

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Depuis décembre dernier, le groupe a multiplié les démarches à travers les réseaux traditionnels et sociaux. Il s'est rapprochée de "Agir contre l'exclusion" pour favoriser l'insertion, la formation, la lutte contre les inégalités... et a organisé un "Job dating" sur une journée pour présenter l'entreprise, sa dynamique, ses perspectives d'évolution, sa politique de RSE, son label "Entreprise accueillante". « On est même allé sur Le Bon Coin et on s'interroge pour aller sur Facebook », dit-elle. « La notion de bien-être est devenue essentielle pour les collaborateurs. »

Si les métiers ont évolué, se sont digitalisés et ouverts aux femmes, la perception est encore mauvaise. Au-delà du bassin d'emplois historique d'Idea Group, les problèmes de mobilité géographique sont récurrents.

« La région est attractive, réputée pour sa qualité de vie et son dynamisme économique. Au point que les gens se trouvent tellement bien qu'ils ne veulent plus la quitter », explique la DRH d'un groupe présent sur 37 sites en France, de Lille à Avignon.

Pour accompagner un projet à Cherbourg, IDEA a dû constituer une task force de cadres nazairiens pour mener une opération de recrutement en local. « La notoriété acquise dans l'estuaire de la Loire est méconnue là-bas. Alors, c'est évidemment plus compliqué... »

Par Frédéric Thual,
correspondant Pays de la Loire pour La Tribune