Violeta Hristodoulova réinvente la maison en kit

Par Olivier Mirguet, à Strasbourg  |   |  1030  mots
Violeta Hristodoulova. (Crédits : DR)
Cette architecte strasbourgeoise ambitionne de vendre, en préfabriqué, clés en mains et décorées, des petites villas façonnées en Bulgarie et habillées en Alsace.

En récompensant le projet d'« Architecture modulaire efficace » (AME) au terme d'un appel à projets qui a aussi mobilisé des créateurs d'applications pour smartphone et des inventeurs de bornes de recharge pour voitures électriques, l'équipe de Tango & Scan, le concours d'innovation lancé par l'Eurométropole de Strasbourg, a couronné une représentante de l'ancienne économie. Du béton, du marbre et du bois comme matière première pour une startup !

Le ponte entre l'Alsace et la Bulgarie

Violeta Hristodoulova, diplômée il y a huit ans de l'école locale d'architecture et fondatrice de l'agence ViO, a inventé un concept de maison contemporaine qui révolutionne l'idée de la préfabrication et joue, à fond, la carte de la libre circulation des marchandises.

« La maison est composée de deux modules qui s'emboîtent », explique cette trentenaire, dont l'élocution chantante trahit des origines bulgares.

« Les murs, l'habillage et l'équipement intérieur sont fabriqués et assemblés en Bulgarie. Les morceaux de la maison voyagent jusqu'en France sur un camion. Notre partenaire industriel alsacien assure la pose des modules, l'étanchéité et les façades extérieures, en bois », explique-t-elle.

« Entre l'Alsace et la Bulgarie, l'incidence du coût de la main-d'oeuvre est énorme. Sur un travail artisanal, on évolue dans un ratio entre 1 et 10 », reconnaît Bertrand Burger, président éponyme de l'entreprise de construction bois établie à Lièpvre, dans le Haut-Rhin.

Prestataire industriel de l'agence ViO, l'entreprise Burger & Cie (160 salariés) entend, avec le préfabriqué, compléter sa gamme écologique à ossature bois lancée en 2011. Au catalogue cet été, la maison AME Studio (27 mètres carrés) proposera des finitions luxueuses.

« On a un parquet en chêne massif, un habillage en pierre naturelle des murs de la salle de bains et un insert de cheminée intégré », détaille Violeta Hristodoulova, adepte du design « cosy ».

Vendu autour de 130.000 euros clés en mains et décoré, le module s'adressera en premier lieu à des hôteliers, exploitants de gîtes puis à des clients individuels qui pourront, dans un jardin, l'intégrer comme extension autonome d'une habitation existante.

« On va essayer d'en vendre une dizaine pour amortir les calculs et le développement du prototype. Ensuite, le concept pourra évoluer vers des surfaces plus grandes, et pourquoi pas vers des variantes sur deux niveaux », imagine Oliver Hasse, associé au sein de l'agence d'architecture ViO.

Un procédé simple de construction

La structure, en forme de rectangle, combine des profils acier qui forment une cage solidifiée par une dalle de béton armé. L'ensemble doit être suffisamment rigide pour éviter les déformations au moment du levage : à l'arrivée sur le terrain où la maison doit être posée, il faut éviter l'apparition de fissures dans les murs.

Les cloisons sont en béton cellulaire. L'ensemble reste assez compact et léger pour voyager sur un camion. L'intérieur de la maison est entièrement équipé au départ de l'usine bulgare : les luminaires sont en place, les armoires montées, la robinetterie posée.

« Même les sanitaires arrivent installés. Notre système inverse le déroulement d'un chantier classique : les finitions intérieures sont posées avant les murs extérieurs et le toit », insiste Oliver Hasse.

À l'arrivée, la durée du chantier est réduite à un jour de montage. L'adduction d'eau, le raccordement au réseau d'assainissement et au réseau électrique s'effectuent en un tour de main.

« La maison doit être appréhendée comme un objet de design. On passe plus de temps à soigner les détails si on réussit à vendre la même maison en plusieurs exemplaires », reconnaît Violeta Hristodoulova.

La législation française dissocie la prestation intellectuelle de la prestation de construction. À court terme, il faudra clarifier les liens avec le partenaire Burger. Quitte à basculer dans la promotion immobilière ?

« Je risque de me mettre à dos l'ensemble de la profession, avec une mise à l'écart possible de l'Ordre des architectes », anticipe Violeta Hristodoulova, prête à sortir du cadre qui réglemente son activité.

« Nous exerçons une profession qui doit faire davantage d'efforts pour innover sur le terrain de la maison individuelle. Dans les écoles d'architecture, on n'entend pas assez le mot marketing. Les créateurs de startups que je fréquente à Strasbourg me demandent à quoi on sert, personne ne comprend ce qui justifie nos honoraires », regrette-t-elle.

Depuis son enfance bulgare, dans les années 1980, Violeta Hristodoulova n'a pas oublié les méthodes de production des grands ensembles urbains de l'Europe communiste. Son père siégeait au comité national des ingénieurs qui développaient les immeubles de logement collectif pour le compte de l'État. Il est devenu entrepreneur, et l'agence ViO reste une affaire de famille : les sociétés Hrist et Tetra Beton, qui fabriquent les modules de la maison AME, lui appartiennent. L'équilibre économique du projet reste incertain. À près de 5.000 euros le mètre carré, le budget dépasse largement les 2.200 euros prévus dans le plan de développement initial.

« On rentabilise la mise au point de la maison en densifiant les équipements et en proposant des prestations haut de gamme », se défend Violeta Hristodoulova.

Le prototype, agrémenté d'une vaste terrasse, se situe dans les prix acceptés dans la branche hôtelière, où il est convenu qu'une chambre de luxe équipée revient à 150.000 euros. Le pari n'est pas gagné !

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MODE D'EMPLOI

  • Où la rencontrer ? Dans les réunions de startups chez Accro, le réseau strasbourgeois pour la promotion des entreprises innovantes. Ou en ski hors piste, à la Grave. C'est sa passion.
  • Comment l'aborder ? En lui parlant d'innovation, de technique de construction. Par mail, car elle n'est pas (encore) adepte des réseaux sociaux.
  • À éviter ! Pour la mettre en colère, interrogez-la, l'air surpris : « Il faut payer pour la conception ? »

TIME LINE

  • 1983 Naissance en Bulgarie.
  • 2001 Baccalauréat au lycée français de Plovdiv.
  • 2007 Diplôme d'architecte à Strasbourg.
  • Mars 2015 Création de ViO Architectes.
  • Mai 2015 Partenariat avec Burger.
  • Mars 2016 Lauréate du concours de l'Eurométropole de Strasbourg.
  • 2016-2017 Commercialisation de la maison AME.