Candy Crush, Angry Birds : ces jeux qui valent des milliards ont-ils un avenir ?

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Lancé en 2012, Candy Crush compte aujourd'hui près de 50 millions de joueurs actifs. L'éditeur de ce jeu, le studio King, serait sur le point de faire son entrée en Bourse sur le Nasdaq aux Etats-Unis.
Lancé en 2012, Candy Crush compte aujourd'hui près de 50 millions de joueurs actifs. L'éditeur de ce jeu, le studio King, serait sur le point de faire son entrée en Bourse sur le Nasdaq aux Etats-Unis. (Crédits : (c) Tout droit réservé : Studio King)
Les éditeurs des jeux Candy Crush et Angry Birds seraient valorisés plusieurs milliards de dollars. Un succès foudroyant qui pourrait cependant être sans lendemain. Versatilité du public, concurrence féroce, modèle économique difficile à équilibrer : ces entreprises ont-elles une chance de s'inscrire dans la durée ou sont-elles condamnées à n'être qu'un feu de paille?

Si vous n'êtes par un familier de Candy Crush Saga, vous connaissez certainement quelqu'un qui y joue, ou vous avez sans doute déjà aperçu des gens dans le métro, le bus, ou au café, triturer leur smartphone, essayant d'aligner de manière verticale et/ou horizontale des bonbons de la même couleur en vue de les faire disparaître.

Lancé en 2012, ce Tetris revisité compte aujourd'hui près de 50 millions de joueurs actifs (15 millions y jouent au quotidien), qui rapportent près de 850.000 dollars par jour à l'éditeur de ce jeu : le studio britannique King. Ce dernier serait par ailleurs sur le point de faire son entrée en Bourse à Wall Street. La société londonienne pourrait être valorisée selon certaines estimations à plus de 5 milliards de dollars (environ 3,7 milliards d'euros).

Le précédent Angry Bird

Un succès qui rappelle celui de l'entreprise finlandaise Rovio et ses Angry Birds. Ces "oiseaux en colère" ont pris leur envol en 2009. Le but du jeu ? Projeter des oiseaux, grâce à un lance-pierre, sur des cochons verts, souvent protégés par des murs et autres planches de bois, en vue de les détruire. Tout ça pour une seule et bonne raison : lesdits cochons ont dérobé des œufs aux oiseaux qui tentent de les récupérer.

La popularité de ce jeu restant phénoménale  Rovio ne semble pas près de battre de l'aile. En 2012, ses résultats financiers ont été des plus solides : le chiffre d'affaires a doublé passant de 75 millions d'euros à plus de 150 millions d'euros, une marge opérationnelle de 50%, et la société a même plus que doublé ses effectifs sur l'année: le nombre de ses salariés est passé de 224 à 518. La start-up employait 28 salariés fin 2010...

En revanche, concernant le projet d'introduction en bourse de leur société, les dirigeants se font plus discrets depuis quelques mois et ne semblent guère pressés de passer à l'acte. Au milieu de l'année 2012, Rovio aurait été valorisé 9 milliards de dollars (soit à l'époque 6,8 milliards d'euros), et la direction aurait refusé, un an plus tôt, une offre de rachat de 2,2 milliards de dollars de Zynga, le roi déchu des jeux sur Facebook.

Pour Rovio comme pour King, les chiffres ont de quoi donner le tournis, d'autant que ces entreprises sont très jeunes - la création de King remonte à 2003, mais sa conversion aux réseaux sociaux et au mobile remonte à 2012 -  et encore assimilables à des grosses PME. Comment expliquer le succès foudroyant de ces jeux ? Et ces sociétés ont-elles réellement un avenir ?

"Aucun de ces jeux n'aurait connu un tel succès sans les réseaux sociaux et les mobiles"

Pour Charles Christory, dirigeant de l'éditeur français Adictiz qui a mis au point le jeu Paf le Chien (il s'agit ici de projeter un chien le plus loin possible), de nombreux facteurs sont à l'origine du succès de ces jeux :

Le fun est au cœur de ces applications. Le principe est toujours simple, la prise en main rapide, on est très vite au cœur du jeu. Par ailleurs, aucun de ces jeux n'aurait connu de tels succès sans les réseaux sociaux et les mobiles. Le marketing viral, le fait que l'on puisse partager son score, impliquer directement ses amis dans le jeu : tout cela a permis à ces jeux de prendre une telle ampleur.

Le constat est similaire du côté d'Olivier Vialle, associé au sein du cabinet de conseil PwC, et spécialiste des jeux vidéo :

Le succès des Casual Gaming (jeu simple et destiné à un large public) ne date pas d'hier, il suffit de se rappeler Tetris sur PC, sur la Game boy, certains jeux sur la Nintendo DS, ou bien encore Bejeweled sorti en 2001, et dont Candy Crush est aujourd'hui le portrait craché. A l'heure actuelle, le succès de ce type de jeux est démultiplié grâce aux smartphones et tablettes qui permettent d'y avoir accès et d'y jouer à n'importe quel moment de la journée : dans les transports en commun, à la pause-café au boulot. 

"Difficile de dire pourquoi le public s'empare de Paf le Chien plutôt que de Gina la Girafe"

Mais des centaines d'applications et jeux du même genre sortent tous les mois. Comment expliquer que certains jeux rencontrent ainsi un engouement mondial ? "Au-delà des qualités intrinsèques du jeu, pour connaître un tel succès, il y a forcément une part de chance. Il faut arriver au bon moment sur le marché, sur la bonne plate-forme", répond Olivier Vialle.

"Il y a forcément un côté irrationnel", abonde Grégory Hachin, expert digital au sein du cabinet de conseil Kurt Salmon. "Difficile de dire pourquoi le public s'empare de Paf le Chien plutôt que de Gina la Girafe."

Un marché très concurrentiel

Le même genre de jeu peut donc connaître une réussite à géométrie très variable. "C'est ce qui rend également ces sociétés d'édition fragiles. Avec 50.000 euros, n'importe quel développeur peut lancer son application. Le marché est donc très concurrentiel", poursuit Grégory Hachin.

Impossible de vivre donc très longtemps sur son succès. Et il faut à la fois développer et décliner son application vedette tout en diversifiant son portefeuille d'activité afin d'éviter que l'avenir de l'entreprise ne soit dépendante d'un seul jeu, ce qui serait trop risqué

"C'est le top ou un flop"

C'est ainsi ce que tente de faire Adictiz qui est sur plusieurs fronts : Paf le chien run run est  sorti il y a deux semaines, Paf le chien 3 devrait débarquer sur les mobiles et les réseaux sociaux pour le deuxième trimestre 2014, le jeu Laboratz trouve peu à peu son public et l'application "Il est con ce pigeon" rencontre depuis plusieurs mois un franc succès en Amérique du Sud.

Et cette stratégie est une nécessité selon Charles Christory :

C'est important d'avoir une offre variée. Mais à un moment, il ne faut pas juste faire des bons jeux, il faut en faire des très bons, cela ne sert à rien d 'en avoir vingt-cinq moyens. De toute façon, au final, c'est le top ou c'est un flop.

Zynga : la difficulté de grandir...

Zynga en est un bon exemple. Créé en 2007, cet éditeur californien a connu une croissance fulgurante grâce ses jeux (Farmville, Mafiawars) portés par l'essor de Facebook. La société était même valorisée 20 milliards de dollars en janvier 2011 avant son introduction en Bourse.

Et puis la mécanique s'est subitement grippée. Principalement parce que les nouvelles "franchises" n'ont pas rencontré le succès attendu. Zynga a proposé le même style d'application en ne faisant que dupliquer la recette qui avait fait la gloire de Farmville et Mafiawars.

Une erreur de taille sur un marché où les envies d'un jour ne sont pas forcément celles du lendemain. "Les jeux de simulation sont en baisse, alors que les jeux d'arcade et les puzzles connaissent une forte croissance", expliquait déjà l'an passé Sean Ryan, directeur des partenariats chez Facebook, rapporte Le Monde.

...et une trop grande dépendance à Facebook

Autre erreur de Zynga : sa dépendance à Facebook qui était son principal canal de distribution. Pour Grégory Hachin :

75% de leur revenu était issu de leur activité sur ce réseau social. Zynga avait noué un partenariat privilégié avec Facebook qui a été modifié par ce dernier car il ne voulait pas être trop dépendant de Zynga, ce qui a ouvert le marché à la concurrence. De plus, la direction de l'entreprise n'a pas vu venir la montée en puissance des jeux sur smartphones et tablettes et Zynga a basculé trop tard sur ces formats.

Conséquence : ces deux dernières années, Zynga a annoncé plusieurs plans de restructuration lLa société a aussi enregistré une perte de plus de 200 millions de dollars, et son fondateur, Mark Pincus, a même été contraint de passer la main en nommant Don Mattrick au poste de directeur général.

Des sources de revenus protéiformes

Car dans le secteur du casual gaming, trouver son public durant un temps est une chose. Le fidéliser et transformer son succès en espèces sonnantes et trébuchantes en est une autre.

Vente de publicité en ligne, de produits dérivés, d'applications en version "de luxe", extension de la marque sur d'autres formats : aucune source de revenus n'est ainsi négligée par les sociétés d'éditions que sont Rovio ou King.

Et Grégory Hachin précise que :

Ce qui fonctionne le mieux actuellement pour les applications du type de Candy Crush, ce sont les achats intégrés, en quelque sorte, "indolores", lorsque le joueur ne s'en rend presque pas compte. Il joue à son application gratuite et on lui propose de dépenser moins d'un euro pour pouvoir recommencer à jouer quand il n'a plus de vie, ou pour passer au niveau supérieur. Ce système de "bonus payant" est très efficace et rentable.

"Rovio est davantage assimilable à Disney qu'à une société d'édition de jeux en ligne"

Mais pour ne pas connaître la descente aux affaires de Zynga, savoir "monétiser" son succès et avoir un modèle économique viable à court terme ne sont pas des gages suffisants.

Selon Grégory Hachin :

Il faut faire de son jeu phare une marque très forte, qui dépasse le seul cadre du jeu en ligne dont le succès n'est pas durable dans le temps. Et c'est ce que fait très bien Rovio avec Angry Birds : ils ont réalisé des dessins animés, ils vont sortir un film d'animation au cinéma en 2016. Rovio a clairement basculé dans ce qu'on appelle l'entertainment (l'industrie du divertissement). Aujourd'hui, cette entreprise est davantage assimilable à Disney qu'à une société d'édition de jeux en ligne.

Un point de vue partagé par Olivier Vialle qui précise que "ce qu'il faut pour que ce type de jeux dure, c'est une sorte de "statut-culte" comme peut en bénéficier Zelda, Super Mario, GTA… Pour cela, il faut vraiment créer un univers particulier et/ou des personnages forts auxquels le public s'attache."

Les nouveau Zelda, Super Mario et autres Pokemon ?

Mais Candy Crush et Angry Birds sont-ils capables de devenir les nouveaux Super Mario et Zelda, voire davantage ? Selon Olivier Vialle, c'est quelque chose de tout à fait envisageable, mais Rovio semble mieux parti :

Angry Birds peut connaître un succès durable à la Pokemon, puisque les chiffres de Rovio se maintiennent alors qu'ils sont en haut de cycle. Le design, les graphismes des jeux, la cohérence des suites et des différentes déclinaisons : tout cela est très professionnel et soigné, ce qui montre la construction d'une véritable licence. En revanche, n'importe quel développeur a les capacités techniques pour réaliser un Candy Crush, et c'est un peu le problème. Il existe donc une réelle possibilité pour que le succès de ce jeu soit un feu de paille.

Prochain champ de bataille : la télévision

Par ailleurs, de nombreuses inconnues demeurent. Notamment au niveau des formats, car actuellement, un support de taille n'a pas encore été exploré par les jeux en ligne : la télévision. "Pour le moment, tous les acteurs du secteur des jeux en ligne hésitent à se positionner sur cette question, mais il va bien falloir, le potentiel de ce marché pour les jeux est gigantesque", souligne Grégory Hachin. D'autant plus qu'il faut faire attention à ne pas rater le bon wagon comme l'a fait Zynga avec les mobiles. 

Google et Apple : pas de nouvelles… mauvaises nouvelles pour les sociétés d'édition ?

Et s'ils veulent que leurs succès aient des lendemains, une autre variable pourrait être à intégrer dans l'équation de King et Rovio, selon Grégory Hachin :

Google et Apple ne se sont pas du tout prononcés sur le sujet des jeux en ligne, ce qui ne leur ressemble pas. Ce ne sont que des suppositions mais c'est peut-être bien le calme avant la tempête. Car ce n'est dans leur habitude de laisser filer un gros marché comme celui-là sans rien faire. On pourrait bien avoir des surprises dans les mois à venir.

 

Pour aller plus loin :

>> Les Angry Birds ont vu leur chiffre d'affaires s'envoler en 2012

>> L'éditeur de "Paf le Chien" vise le top 5 des jeux sociaux en Europe

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Commentaires
a écrit le 13/10/2013 à 8:45 :
azer4070

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