Intelligence artificielle : le nouvel Eldorado

Par Erick Haehnsen  |   |  1473  mots
(Crédits : Reuters)
Le monde politique entre enfin dans le débat sur l'intelligence artificielle (IA). La question n'est plus de savoir s'il faut y aller mais pour quoi faire et comment. Forte d'une nouvelle génération de députés et de ses atouts académiques, la France saura-t-elle s'imposer comme puissance mondiale de l'IA ?

« Nous avons eu le sentiment d'ouvrir une boîte de Pandore, a lancé Laure de La Raudière, députée (Les Constructifs) d'Eure-et-Loir, le 14 novembre dernier, en ouverture du premier Forum parlementaire de l'intelligence artificielle (IA) dont elle est la marraine. Transformer le parcours de soins [...] en passant du curatif au préventif, individualiser l'apprentissage des connaissances pour chaque élève... Voulons-nous que ces évolutions soient toutes conçues par des sociétés américaines ou chinoises qui, au passage, vont ''pomper'' toutes nos données ? »

Jamais une technologie n'aura autant interpellé les politiques et la société en général. Voulant tirer parti de l'actuel contexte politique avec des élus plus sensibles au numérique, à l'innovation et à l'entrepreneuriat, une nouvelle génération de députés veut porter le débat sur la place publique. Notamment sous la houlette du mathématicien Cédric Villani (Médaille Fields), député LRM à qui le gouvernement a confié une mission sur l'IA. La question n'est plus savoir s'il faut ou non y aller mais quand, pour quoi faire et avec quels moyens.

Un enjeu géopolitique majeur

Illustrant l'intensité de l'enjeu politique, Vladimir Poutine a déclaré le 1er septembre dernier lors d'une conférence à destination des étudiants : « Le pays qui dominera l'intelligence artificielle dominera le monde. » Pour l'éditorialiste et écrivain Laurent Alexandre [actionnaire de La Tribune, ndlr], il est déjà trop tard :

« Nous sommes mille fois plus petits que les Gafa [Google, Apple, Facebook, Amazon]. » Selon le cabinet d'analyse Tractica, le marché mondial de l'IA devrait atteindre 36,8 milliards de dollars d'ici à 2025. D'ores et déjà, les levées de fonds dans les startups liées à l'IA affolent les compteurs : 26,5 milliards de dollars depuis le début 2017, selon les derniers chiffres du cabinet Venture Scanner, qui scrute dans 70 pays plus de 2036 startups de l'IA, dont 1110 sont financées.

Habitués à caracoler en tête, les États-Unis se font désormais damer le pion par la Chine. Tout d'abord sur le plan académique. D'après un rapport de 2016 de la Maison Blanche, le nombre annuel de publications scientifiques de la Chine sur l'apprentissage profond (deep learning) ou les réseaux neuronaux profonds (deep neural networks) dépasse désormais celui des États-Unis depuis 2014 ! Les progrès sont rapides.

« Lors du sommet du G20 à Hangzhou, l'année dernière, nous avons assuré la vidéoprotection de la ville dans les gares, le long des routes et sur le site, explique Daniel Chau, directeur du marketing international de Dahua, un constructeur chinois de caméras intelligentes qui disposait d'une liste d'un millier de terroristes et suspects potentiels - dont certains profils provenaient d'Interpol. Grâce à notre algorithme de deep learning, les autorités ont pu arrêter une vingtaine de criminels. »

Ajoutons que, l'année dernière, le gouvernement chinois a annoncé un programme triennal d'investissement dans l'IA de 13,5 milliards d'euros. Objectif : redynamiser le taux de croissance du pays, lequel avait plongé de 7,3 % en 2014 à 6,9 % en 2015, son plus bas depuis vingt-cinq ans. Dans ce contexte, la National Development and Reform Commission (NDRC, Commission nationale pour le développement et la réforme) veut booster à grand renfort d'IA les robots, les assistants domotiques, les voitures ou encore les objets connectés.

Outre-Atlantique, le nouveau paysage politique ne met pas l'IA à la fête. D'autant que l'administration Trump prévoit des coupes franches dans le budget de la recherche. Les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) pourraient alors, selon le New York Times, dépenser cette année 60 milliards de dollars en recherche et développement, une somme équivalente (67 milliards) à la dépense du gouvernement fédéral en 2015, dont 1,1 milliard spécifiquement pour l'IA. À présent, « ce sont donc les géants de la technologie, et non pas le gouvernement, qui sont en train de construire l'avenir de l'intelligence artificielle », s'inquiète le journal américain.

En Europe, le programme de recherche et d'innovation Horizon 2020 prévoit un budget de 80 milliards d'euros. Mais, en dehors de la robotique, aucune ligne budgétaire n'est allouée à l'IA. Il faut dire que le budget actuel a été voté en 2013. À cette époque, l'IA ne faisait pas couler autant d'encre qu'aujourd'hui.

« L'Europe n'a pas compris que, avec l'IA, nous sommes dans une guerre de la connaissance », s'énerve Laurent Alexandre.

Ce qu'est l'IA et quelle n'est pas

À l'instar des technologies vertes et du marketing du green washing, l'IA connaît aussi son digital washing. « On parle d'intelligence artificielle lorsqu'une machine imite des fonctions humaines telles que percevoir et apprendre, raisonner et déduire, décider et agir », rappelle Dave Pranay, un des directeurs de l'ingénierie des données chez le géant américain Terradata.

À l'inverse, la « force brute » ou la « vérification de règles » qui n'imitent pas la pensée humaine ne relèvent pas de l'IA. Ces systèmes pourraient détecter les fraudes, à condition de répertorier préalablement toutes les fraudes possibles.

« Ce n'est pas de l'IA car, ici, la machine ne ''pense'' pas. Elle vérifie simplement des règles, reprend Dave Pranay. Cette méthode ne permet pas de détecter les nouvelles techniques de fraude sans cesse plus élaborées que peaufinent les escrocs. »

De même les chatbots, ces nouvelles interfaces conversationnelles qui fleurissent sur bon nombre de sites Web grand public en enchaînant les questions pour arriver à la résolution d'un problème, ne sont pas, malgré leur efficacité, des intelligences artificielles. Or le digital washing a tendance à les y inclure.

« En revanche, le chatbot est susceptible d'être inclus dans une architecture plus vaste qui, elle, peut intégrer de l'IA », précise Christophe Tricot, responsable IA à Kypnase, filiale d'IA de l'entreprise de services numériques Groupe Open.

À titre d'exemple, un des clients de Terradata, Danske Bank, réduit de 60 % grâce au deep learning les faux positifs dans sa lutte contre les fraudes telles que les fausses factures ou l'usurpation d'identité, etc. Dans la foulée, certains systèmes d'IA aident au diagnostic de maladies comme le cancer de la peau (IBM Watson, lire page 9), fournissent des recommandations de nouveaux programmes en fonction des goûts des consommateurs (Canal +, Deezer, Netflix...).

Vers le raisonnement artificiel et l'IA artisanale

Jusqu'où l'IA peut-elle aller ?

« L'IA va radicalement changer notre relation au monde ! Après le machine learning et le deep learning, nous allons passer, d'ici à 2026, à l'artificial general intelligence (AGI) qui mise sur le machine reasoning (raisonnement artificiel) et les algorithmes génétiques afin de doter la machine d'une sorte de ''conscience'' », prophétise Charles-Édouard Bouée, PDG du cabinet Roland Berger, auteur de La Chute de l'empire humain (Grasset).

« Il y aura une redistribution des cartes. Les gagnants d'aujourd'hui, les Gafa et les BAT (Baidu, Alibaba et Tencent) ne seront pas forcément ceux de demain. L'AGI sera élaborée par des PME ou des TPE », assure-t-il.

Déjà, les projets d'IA sont financièrement tout à fait abordables :

« À partir de 50.000 euros pour le traitement des mails entrants dans une grosse PME. Idem pour un modèle prédictif de maintenance industrielle... confie Christophe Tricot, de Kynapse, qui partage ses tutos pour aider les gens à se lancer dans l'IA. Fabriquer une bonne IA réclame d'avoir un esprit de hacker : mimer le raisonnement humain, ''bidouiller', ne rien s'interdire a priori, tester et partager avec la communauté. Nous sommes dans une vague qui gonfle. »

Bref, on peut déjà « geeker » avec l'IA. En témoigne le remarquable ouvrage Machine Learning avec Scikit-Learn, d'Aurélien Géron (Dunod/O'Reilly), qui fournit une méthodologie ainsi que les liens pour télécharger les logiciels et les jeux de données.

Que fait le pouvoir politique ?

Après la French Tech et la French Fab, la French AI va-t-elle prendre son envol ? La première fabrique européenne de startups en Europe va-t-elle s'imposer dans l'IA sur la scène internationale ? Difficile, bien sûr de le prédire. Certes, la France dispose de sérieux atouts : 18 mastères spécialisés en IA qui forment plus de 1.000 étudiants par an, 250 équipes de recherche en IA soit 5.300 chercheurs dont 4.000 sont situés hors de la région parisienne... Sans compter les 250 startups liées à l'IA dans des domaines aussi variés que la robotique, la cybersécurité, le marketing digital, l'e-commerce, les fintech.

Le rapport de France IA, sous le précédent gouvernement, en mars dernier, préconisait d'investir 1,5 milliard d'euros sur dix ans pour essayer, si ce n'est de rattraper notre retard, au moins de combler la brèche. Le nouveau gouvernement va-t-il suivre cette recommandation ou imaginer des « voies plus créatives » ? Réponse en janvier, lors de la remise du rapport de Cédric Villani. Ce n'est pas que de l'investissement public, nous dit-il. Certes, mais un peu quand même !