Startups : "Les fonds d'investissement doivent aussi faire leur révolution numérique" (Marie Ekeland)

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Marie Ekeland dans les locaux du fonds d'investissement Daphni, devant un mannequin déguisé avec humour en licorne, le symbole de la réussite pour les startups.
Marie Ekeland dans les locaux du fonds d'investissement Daphni, devant un mannequin déguisé avec humour en licorne, le symbole de la réussite pour les startups. (Crédits : D.R)
La cofondatrice de France Digitale décrit à "La Tribune" comment son nouveau fonds d'investissement, Daphni, dépoussière le métier d'investisseur. Marie Ekeland explique aussi sa vision de l'Europe des startups et dénonce la sous-représentation des femmes dans la high-tech. Entretien exclusif.

A 41 ans, Marie Ekeland figure parmi les personnalités incontournables de la high-tech française. Investisseure depuis 2000, l'ancienne codeuse dans les salles de marchés a contribué au développement de quelques-uns des plus beaux fleurons hexagonaux, comme le numéro un mondial du reciblage publicitaire Criteo, le site de e-commerce Showroomprivé.com ou le champion du drone Parrot.

Désormais à son compte, cette "mutante" s'est donnée pour mission de dépoussiérer le métier d'investisseur. Avec Pierre-Eric Leibovici et Pierre-Yves Meerschman (anciens des fonds Robolution Capital et Orkos Capital), ainsi que ses anciens collègues chez France Digitale Willy Braun et Mathieu Daix, l'entrepreneure a cofondé Daphni, qui invente le concept de "VC as a platform".

Pendant un an et demi, l'équipe a travaillé en coulisses pour monter la structure et lever des fonds. Le premier véhicule d'investissement, d'un montant de 150 millions d'euros, a été finalisé il y a quelques semaines. Des investisseurs nombreux et variés y ont souscrit, à commencer par des grands groupes (Fnac-Darty, Société Générale, Arkea, Nokia), mais aussi des institutionnels (Bpifrance, le fonds européen d'investissements), ainsi qu'une centaine d'investisseurs individuels, dont Xavier Niel, Olivier Mathiot ou encore Frédéric Mazzella. Un premier investissement de 4 millions d'euros dans la startup Agricool, qui veut révolutionner l'agriculture urbaine, va bientôt être annoncé.

Pour La Tribune, Marie Ekeland explique les missions de Daphni et comment il utilise un logiciel communautaire pour disrupter le métier d'investisseur. Elle revient également sur les défis des femmes dans la high tech et donne des clés pour créer un champion européen du numérique.

LA TRIBUNE - Daphni se présente comme un fonds d'investissement "mutant". En quoi est-il unique en son genre ?

MARIE EKELAND - Daphni part de deux constats. Le premier est que le fossé s'agrandit entre les entrepreneurs et les investisseurs, car ces deux mondes n'ont pas les mêmes codes culturels, donc ils se comprennent mal. Le deuxième, c'est que le métier d'investisseur n'a pas changé depuis vingt ans. L'organisation typique d'un fonds d'investissement est très pyramidale, manuelle et cloisonnée. Chaque partner travaille dans son coin pour atteindre ses objectifs annuels de deals à signer.

C'est paradoxal : ceux qui découvrent et financent les nouveaux modèles et les ruptures sont archaïques dans leur fonctionnement. Le système a fait ses preuves, mais pour rester au contact des évolutions sociétales et technologiques, pour détecter les champions de demain dans un monde en mouvement, il faut muter. L'investissement doit vivre sa révolution numérique.

Comment le métier d'investisseur peut-il être digitalisé ?

La révolution numérique n'est pas seulement technologique, mais aussi culturelle car elle change en profondeur la manière de travailler et de communiquer. Pour en tirer profit, il faut intégrer la dimension communautaire et participative, qui est le pilier de la culture digitale. Notre mutation est donc de placer la communauté au cœur du processus d'investissement, grâce à la technologie.

Concrètement, Daphni a créé un logiciel qui nous permet à la fois d'industrialiser le processus de sélection des startups et de fédérer un large écosystème autour de nous. Cette communauté, que nous appelons "Daphnipolis" se compose d'environ 200 personnes, les daphnipolitains.

Il s'agit de gens d'horizons très différents, issus de la mutualisation de nos carnets d'adresses respectifs. Il y a des business angels comme Olivier Mathiot (fondateur de Price minister), Thierry Petit (Showroomprivé.com), Romain Niccoli (Criteo) ou encore Xavier Niel, mais aussi des cadres de grands groupes, des institutionnels, des chercheurs, des créatifs... Les deux tiers de nos membres sont des investisseurs.

Comment industrialisez-vous le processus de sélection des startups ?

Chaque startup en quête d'argent doit déposer un dossier complet sur la plateforme. L'entrepreneur dispose d'un accès à la liste des daphnipolitains, ce qui lui permet de choisir avec qui il partage ses informations. De notre côté, nous avons mis en place des "tags", des mots-clés en fonction du profil de la startup, qui font office de filtres. Ainsi, un investisseur dans la foodtech, par exemple, ne verra que les offres dans son domaine d'activité. Nous fonctionnons sur la responsabilisation. Avant d'ouvrir un dossier, le business angel doit certifier qu'il n'existe aucun risque de conflit d'intérêts, qu'il n'a pas investi dans un concurrent, par exemple.

Nous avons donc inventé le concept de "VC as a platform". Grâce à cette industrialisation, un dossier n'est plus analysé par cinq personnes dans un bureau, mais possiblement par 150 dans plusieurs pays. Les investisseurs nous aident à repérer les meilleurs dossiers, et ensuite nous décidons si nous investissons ou non.

En quoi ce système est-il bénéfique pour vous, pour les startups et pour les membres de la communauté ?

C'est du gagnant-gagnant. Les startups apprécient la transparence du dispositif -elles savent exactement qui peut consulter leur dossier- et la possibilité d'accéder à notre réseau qualifié, qui leur ouvre un joli carnet d'adresse auprès, notamment, des grands comptes. Les daphnipolitains, notamment les business angels, apprécient l'accès à un large catalogue de startups dans lesquelles investir.

De notre côté, cette méthode facilite notre travail et nous permet de trouver des co-investisseurs de manière plus fluide et plus rapide. Les interactions sur la plateforme nous aident à déterminer l'environnement concurrentiel d'une startup ou à mieux comprendre ses enjeux quand il s'agit d'un secteur spécifique comme la fintech ou l'intelligence artificielle. La communauté peut attirer notre attention sur telle startup prometteuse à Berlin ou à Stockholm. On peut aussi solliciter des experts pour une analyse... C'est de l'investissement 2.0.

Vous venez de boucler un premier véhicule d'investissement de 150 millions d'euros. Comment allez-vous l'utiliser ?

Nous agissons surtout dans le early stage, avec des tickets compris entre 1,5 et 4 millions d'euros. Nous avons également une pochette de petits investissements à partir de 300.000 euros. Nous sommes favorables au co-investissement, à condition que Daphni soit majoritaire.

Les startups qui nous intéressent sont celles qui modernisent les usages ou qui en créent de nouveaux. Les fintech, la foodtech, la robotique, entre autres, entraînent des changements très profonds, donc il y aura forcément des gagnants à trouver. Certains co-créateurs de Daphni viennent du fonds Robolution, ce qui nous donne une expertise dans le domaine de la robotique.

Ne craignez-vous pas qu'en ouvrant ainsi le processus de sélection des startups, certains "deals" se fassent sans vous ?

Non, car un fonds parisien comme Daphni reçoit plus d'un millier de dossiers par an et investit dans 10-15 startups. Que deviennent les autres ? Faut-il les jeter à la poubelle et ne plus en entendre parler ? Non, car ce n'est pas parce qu'on n'investit pas qu'il y a pas d'opportunités de business à créer. Une startup peut rencontrer un cadre d'un grand groupe grâce à la plateforme et signer un partenariat commercial. De plus, si une startup ne nous convient pas aujourd'hui, nous voudrons peut-être investir en elle demain. Dans ce cas, si elle a pu profiter de la plateforme, elle aura peut-être envie de travailler avec nous...

De qui vous êtes-vous inspirés pour créer Daphni ?

Daphi est unique au monde, on verra si c'était une bonne idée ou pas (rires). Ceci dit, nous nous inspirons de plusieurs initiatives comme le Y Combinator, le fonds d'investissement First Round, la société Angel List... Ces structures ont mis en place une dynamique communautaire pour leurs startups. L'initiative de créer des contenus pour fédérer une communauté est intéressante. Nous le faisons aussi avec notre blog.

Vos locaux, avec vos canapés et votre licorne sur le bar, ressemblent davantage à ceux d'une startup qu'à ceux d'un fonds d'investissement classique...

Oui, nous ne nous projetons pas dans les codes huppés de l'investissement à papa, mais plutôt dans ceux des startups, avec des locaux plus chaleureux, des open spaces, un état d'esprit bosseur et décontracté. C'est aussi pour montrer aux entrepreneurs qu'on parle la même langue, cela facilite la confiance dès le début.

Nous sommes nous-mêmes une startup de l'investissement. Nous avons créé un nouveau modèle et nous apprenons en marchant. Le fait d'avoir cinq cofondateurs, dont une femme et deux hommes qui ont à peine 30 ans, montre que l'Adn de Daphni est atypique, car les fonds sont plutôt dirigés par des hommes de 50 ans.

Justement, le fait d'être l'une des seules femmes connues dans le milieu très masculin de l'entrepreneuriat en France fait-il de vous une mutante ?

Un peu ! Pour moi, la mutation a été de travailler main dans la main avec les entrepreneurs chez France Digitale. Cette expérience m'a fait comprendre la puissance de la communauté, la bienveillance de l'écosystème, la volonté de la quasi-totalité des entrepreneurs de transmettre et de partager. Criteo, que j'ai suivi à ses débuts, m'a aussi enseigné l'importance de l'international. Mais il est vrai qu'il est incroyable que si peu de femmes dirigent les fonds d'investissements. Tout simplement car les femmes représentent au moins 50% de la population, donc de l'usage.

Comment êtes-vous devenue investisseure ?

Je suis codeuse de formation, j'ai commencé ma carrière en tant qu'ingénieur-informaticienne. J'ai travaillé pour la banque JP Morgan pendant trois ans, de 1997 à 2000, je codais pour les salles de marchés, entre Paris et New York. En rentrant à Paris, j'ai repris mes études, j'ai obtenu un DEA d'économie, puis j'ai travaillé pour une banque qui montait une activité de capital-risque. J'ai ensuite rejoint Xavier Lazarus chez Elaia Partners [le fonds qui a découvert Criteo, NDLR], que j'ai quitté en juillet 2014. En 2012, j'ai cofondé France Digitale avec l'objectif de fédérer l'écosystème mais aussi de faire entendre une autre voix.

A-t-il été difficile de s'imposer dans ce milieu d'hommes ?

Je n'ai pas souffert d'être quasiment toujours la seule femme dans la salle car je suis très indépendante de caractère. Je n'ai pas de modèle féminin, tout simplement car je ne sais pas ce qu'est une femme capital-risqueuse. Les hommes peuvent s'identifier à Marc Andreessen, à Fred Wilson, ou encore Michael Moritz de Sequoia Capital. Mais aucune femme ne s'est hissée à leur niveau.

Pour moi, l'absence de modèle n'a pas été un handicap, mais une force. Cela me procure une liberté hallucinante ! Je peux définir moi-même ce qu'est une femme investisseure. Je ne dois pas me fondre dans un moule, j'agis comme je le souhaite. Et les gens se souviennent de moi.

21% des startups sont dirigées par des femmes en France, ce qui est peu, mais seules 7% sont financées par le capital-risque...

C'est exactement pour cela qu'il faut agir pour la diversité dans les fonds d'investissements, car il y a beaucoup de sexisme inconscient. Dans la vie, on se rapproche des personnes qui nous ressemblent, c'est une construction mentale, un schéma culturel. Dans l'investissement, c'est pareil. Investir représente un gros risque, donc il faut le rationaliser au maximum. Inconsciemment, on se sent plus en confiance avec quelqu'un qui nous ressemble.

Plus il y aura de femmes -et de minorités- dans les fonds d'investissement, plus les inégalités dans l'entrepreneuriat se réduiront. Mais il ne faut pas attendre que la situation se règle toute seule. Il faut partir du principe qu'il existe un déséquilibre et agir dans l'autre sens. L'entrepreneuriat n'est pas démocratique. On retrouve toujours les mêmes profils, les mêmes écoles, les mêmes hommes blancs CSP +. Cela doit changer.

Mais vous êtes la seule femme parmi les cinq cofondateurs et dirigeants de Daphni.

C'est déjà pas mal ! Nous sommes quasiment à parité dans les employés. Par ailleurs, je me réjouis de voir qu'il y a de plus en plus de femmes dans les fonds d'investissement français et qu'elles gravissent de plus en plus les échelons, même si peu sont partners.

Acceptez-vous d'être un porte-étendard des femmes dans la high-tech française ?

Oui, car avoir réussi dans ce milieu me donne une responsabilité vis-à-vis des autres femmes. La liberté liée à l'absence de modèle m'a aidée car c'est mon caractère, mais beaucoup ont besoin de s'identifier, de marcher dans des plates-bandes. C'est vrai pour les femmes comme pour les hommes, d'ailleurs. Si je peux être un modèle, cela me ravit et c'est une fierté.

Daphni revendique vouloir faire émerger les géants européens de demain. Est-ce pour cela que vous avez créé des "hubs" Daphni partout en Europe ?

Beaucoup de startups européennes ne réussissent pas car elles n'ont pas une approche globale. L'une des solutions est de penser européen et international dès le départ. Nos hubs à Londres, Berlin, Copenhague, Stockholm et Helsinki, bientôt à New York et San Francisco, visent à leur apporter une ouverture sur l'international, tout fédérant les meilleurs experts. La disruption numérique se joue désormais dans des industries qui demandent énormément d'intégration et de sciences. Cela créé des opportunités pour l'Europe.

On parle de la nécessité de créer des champions européens du numérique, comme Google ou Facebook, depuis longtemps. Mais est-il pertinent de vouloir reproduire un modèle qui n'est pas le nôtre ?

Il ne sert à rien de vouloir créer un nouveau Facebook. En revanche on peut créer un géant européen en regardant l'ADN des sociétés qui ont réussi. Il faut donc comprendre quels sont les usages européens, autrement dit les secteurs dans lesquels nous serons meilleurs que les autres.

Nous avons identifié trois grands piliers qui constituent, selon nous, l'ADN européen. D'abord, le collectif : l'Europe se distingue par la qualité de ses infrastructures -télécoms, énergie, transports-, par son côté inclusif dans l'éducation et l'assurance, et dans l'usage de l'économie collaborative, beaucoup plus important ici qu'ailleurs. Le deuxième pilier est la qualité de vie : les Européens cherchent des équilibres plus poussés entre la vie personnelle et la vie professionnelle, ils ont une forte appétence pour la vie privée, ce qui les rend bons dans des domaines comme le tourisme, la culture, la gastronomie ou encore la sécurité. Enfin, le dernier pilier est l'inventivité, lié à l'histoire brillante d'ingénieurs et d'inventeurs. Cela se traduit aujourd'hui par un excellent niveau technique et scientifique, ainsi qu'un savoir-faire dans des industries créatives comme le luxe et la mode.

A titre de comparaison, l'ADN des Etats-Unis est très différent. Il se base davantage sur la productivité -big data, consommation- et le divertissement. Trouver des usages -et donc des futurs champions- qui correspondent à l'ADN européen est un défi que nous pouvons relever.

Propos recueillis par Sylvain Rolland

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