Avec qui et jusqu’où partager et ouvrir ses données  ?

Le #ForumSmartCity, organisé par La Tribune le 20 novembre prochain, est l'occasion de revenir sur les problématiques et les perspectives de la ville de demain. Le carburant de la smart city est la donnée. Son utilisation suscite nombre de réserves : des acteurs privés, réticents à partager leurs informations ; des acteurs publics, qui se demandent jusqu’où ouvrir gratuitement les données sans céder le pouvoir aux géants américains de la data ?
Delphine Cuny
Smart city et open data ont en commun de mettre la donnée au cœur du projet.
Smart city et open data ont en commun de mettre la donnée au cœur du projet. (Crédits : Décideurs en région)

La ville intelligente marche à la donnée, qu'il s'agisse d'informations sur la consommation d'énergie ou le trafic, produites par les services municipaux ou par des entreprises partenaires, ou des retours de terrain des citoyens eux-mêmes. C'est même dans le croisement de données de sources diverses que la smart city puise toute sa richesse. La démarche d'open data (l'ouverture des données publiques) semble aller de pair avec un projet de ville intelligente, par sa promesse de transparence démocratique et sa dimension participative, nourrissant l'idée d'une « co-construction » de la cité de demain, plus efficace et plus à l'écoute de ses habitants. Ouvrir les données fait d'ailleurs partie des dix mesures préconisées par le think tank Institut de l'entreprise dans son rapport sur les smart cities, comme un levier de développement
de services innovants.

Chicago offre un bon exemple d'une démarche couplée d'open data et de politique publique s'appuyant sur les données émises par un dispositif d'objets connectés, à l'aide d'outils de traitement des méga-données (big data) : la ville de l'Illinois a développé, à partir de logiciels open source, une plateforme d'analyse et de visualisation en temps réel de données telles que les appels aux urgences, les tweets géolocalisés, les opérations de secours, les localisations des bus ou les circuits des camions-poubelles, etc.

Le croisement de données de la mairie, ouvertes, avec la météo et les informations sur les immeubles inoccupés de la ville a, par exemple, permis aux « data scientists » de prédire l'apparition de nids de rats et, partant, aux services municipaux d'être plus efficaces.

Vaincre les réticences

« Smart city et open data ont en commun de mettre la donnée au cœur du fonctionnement de la ville intelligente », relève Simon Chignard, auteur d'« Open Data. Comprendre l'ouverture des données publiques » (FYP éditions), qui souligne cependant que « l'approche intégrée de la smart city et la logique de partage des données de l'open data peuvent apparaître antinomiques. »

Il observe que « le pilotage des services urbains est souvent centralisé » dans les modèles de smart city, avec une salle de contrôle, un système informatique accompagnant la prise de décision. Or ces systèmes intégrés tendent à fonctionner comme des « boîtes noires, opaques », et à limiter l'usage des données à quelques acteurs, les opérateurs de la ville intelligente.

Mais à qui appartiennent les données produites par un smart grid, par un système prédictif de trafic ? Les délégataires de service public sont propriétaires des données sauf s'il est stipulé le contraire dans le contrat. Les acteurs traditionnels de la ville sont souvent réticents à ouvrir et partager leurs données, perçues comme un précieux avantage concurrentiel, et les acteurs issus du monde des technologies le sont encore plus.

Or, la Commission européenne insiste sur le fait que le recours à des « données ouvertes et standardisées » constitue « le moyen le plus économique d'atteindre l'interopé­rabilité des différents secteurs et services » des smart cities. La ville de Paris a ainsi introduit une clause d'open data par défaut dans tous ses appels d'offres, précisant que les données sont libres et doivent être accessibles sans commercialisation ni restriction autre que la sécurité, une façon de régler le problème à mesure que les contrats se renouvellent.

Afin de « répondre aux enjeux de la métropole intelligente », la communauté urbaine de Lyon a mis en place une plateforme de mise à disposition de données, SmartData, qui sert de support à des projets public-privé smart city comme Onlymoov' (prévisions de circulation), Optimod (mobilité durable) et Lyon Urban Data (nouveaux services urbains). SmartData rassemble des données du Grand Lyon et de partenaires (Air Rhône Alpes, JCDecaux, etc.), allant des disponibilités en temps réel des Vélo'v en libre-service aux risques allergiques liés au pollen et au plan cadastral informatisé. Si la grande majorité des 430 jeux de données sont accessibles en open data, le Grand Lyon a créé deux autres formes de licences.

La licence « engagée » exige l'authentification des réutilisateurs de données, afin de « s'assurer que les réutilisations soient compatibles avec les politiques publiques. Il s'agit d'éviter, par exemple, que le trafic routier soit envoyé devant des écoles parce que l'axe principal situé dans une rue parallèle est indiqué saturé », justifie la collectivité. Une licence « associée » introduit la possibilité d'une redevance dans le but de « garantir un écosystème concurrentiel équitable, en évitant la formation de monopoles. »

Autrement dit, « Google ou Facebook ont créé leurs richesses sur des données. Nous voulons donc mettre des garde-fous pour éviter la captation massive des données par des grands groupes », plaide Karine Dognin-Sauze, la vice-­présidente du Grand Lyon en charge de l'innovation, de la métropole intelligente et du développement numérique.

« Le Grand Lyon a posé de vraies questions, mais sans apporter les bonnes réponses. Il existe des solutions juridiques comme la licence open database (ODBl) qui introduit l'obligation de partage à l'identique, et n'est donc pas utilisée par Google » fait valoir Simon Chignard.

Les villes s'emparent du sujet

« Les villes françaises sont-elles condamnées à devenir des Google cities ? » s'interroge Philippe Torres, de L'Atelier BNP Paris.

« La smart city est l'eldorado de la valorisation des données. Or les plus avancés pour relever ce défi technologique consistant à exploiter, restituer et visualiser les données sont les dragons du numérique, pas les villes » constate-t-il.

D'ailleurs, pour la gestion du trafic, six collectivités, dont Barcelone et la police de New York, viennent d'adhérer au programme « Citoyens connectés » de l'application de navigation Waze (Google) afin de récupérer les informations en temps réel des utilisateurs, en échange des données de capteurs routiers, et des projets de travaux. Philippe Torres observe que « les villes ont accès à des informations de première main, produites localement, ce qui n'est pas le cas des géants du Net qui s'appuient plutôt sur le "crowdsourcing", sur les avis des internautes », forcément partiels et partiaux, à l'image des TripAdvisor et autres AirBnB.

Et les municipalités ont l'atout d'apparaître comme « des acteurs neutres et loyaux vis-à-vis de l'écosystème local, mieux à même de garantir des règles du jeu durables qu'un algorithme ou des recommandations. Il faut que les villes s'emparent du sujet de la data, de la gouvernance des données, et négocient que chaque acteur impliqué dans un projet de smart city partage au moins une partie de ses données avec l'ensemble des participants. »

Des pistes novatrices se dessinent en matière de gouvernance des données, notamment celle d'une « régie de données publiques et privées » territorialisée, imaginée dans le cadre du programme Datact, mené par le cabinet de conseil Chronos et l'agence numérique Le Hub. Elle comprendrait un système de chambre de compensation, calculant le prix de façon dynamique en fonction des usages, et pourrait fonctionner comme une coopérative.

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Delphine Cuny

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Commentaire 1
à écrit le 10/11/2014 à 15:22
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"données publiques et privées". Donc, si "partenariat", c'est foutu. Que croyez-vous..?? L'american dream a vécu.

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