Teresa Cremisi : "Flammarion veille à éviter les faux pas dans le livre numérique"

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Copyright Reuters (Crédits : Gerald Bruneau / Flammarion)
En partie grâce au succès du prix Goncourt obtenu par Michel Houellebecq, la célèbre maison d'édition a profité d'une croissance record en 2010. Sa patronne, Teresa Cremisi, revient sur la stratégie du groupe et notamment sur ses ambitions dans le numérique.

Flammarion a terminé 2010 sous le signe du succès avec le Goncourt attribué à Michel Houellebecq, le premier depuis trente ans pour la maison. Comment entamez-vous 2011 ?

Avec la plus grande prudence. 2010 a été en effet une très bonne année, le Goncourt a fait le bonheur de la maison mais, avant et après, beaucoup de livres, beaucoup d?auteurs ont été fort bien accueillis. On a commencé de manière fracassante avec Elisabeth Badinter et son livre Le conflit, qui a eu une résonance mondiale ; Jean-Christophe Rufin avec Katiba, le deuxième volet de ses thrillers géopolitiques, et Laurent Seksik, avec Les derniers jours de Stefan Zweig. Mais aussi les Simpson dont on a vendu plus d?un million des exemplaires, ou encore les ouvrages de référence que sont ceux de Pierre Dukan et de Jean-Michel Cohen. On a fini l?année dans le chic frivole et sérieux de La Parisienne d?Ines de La Fressange qui connaît un succès grandissant.Une attention particulière dans un groupe moyen et articulé va à ce que tous les éléments qui le composent ? de la littérature française et étrangère à la BD, à la jeunesse, au poche, à la diffusion et distribution ? s?intègrent de manière harmonieuse. Ce qui veut dire que quand l?un de ces segments fléchit, les autres doivent contribuer à la bonne santé de l?ensemble.

Votre collection de poche J'ai Lu est-elle centrale dans le dispositif du groupe Flammarion ?

Oui, la collection J'ai Lu, petite soeur du Livre de Poche, de Pocket et de Folio, s'est vigoureusement développée ces derniers temps. Elle avait, malgré ses best-sellers de fond, comme Anna Gavalda et Fred Vargas, un problème d'approvisionnement, en partie résolu aujourd'hui.

Flammarion est-elle de nouveau une maison "à prix" ? Est-ce une stratégie ?

Stratégie, c'est vraiment trop dire. Les prix font partie du panorama de la vie littéraire française. Les souhaiter pour nos auteurs me semble la moindre des choses. En revanche, Flammarion est, comme vous le savez, restée à l'écart très longtemps, et quand on veut faire bouger les lignes dans l'édition, c'est toujours un travail de longue haleine.

Les prix ont-ils un impact à l'étranger ?

Pas vraiment. "La Carte et le Territoire" avait déjà été vendu dans une quarantaine de pays avant le Goncourt. Et il m'est arrivé de constater que des livres primés par le Goncourt n'avaient pas été nécessairement traduits à l'étranger. La nouvelle fait des entrefilets dans la presse en Espagne, en Italie.

Doit-on respecter les gènes de chaque maison ?

On ne peut pas brusquer le catalogue d'une maison qui a une tradition. On ne peut pas décréter que l'on va faire une collection « sentimentale » dans un catalogue littéraire. Exactement comme il serait malvenu de publier des livres scientifiques dans une maison qui fait des guides de tourisme. Mais il faut veiller à enlever le superflu, à clarifier ses choix, à respecter les lignes en les mettant en valeur. Cela dit, c'est probablement valable pour toutes les entreprises.

Quelle est votre stratégie pour le livre numérique ?

Avec Gallimard et le Seuil, nous avons créé Eden dont chacun de nous possède un tiers. Cette société constitue une plate-forme numérique où chacune de nos maisons propose un catalogue de plus en plus riche. (A la fin de l?année, le lecteur pouvait y trouver environ 5000 titres.) Il s?agit d?investir avec méthode sur ce marché en développement et de veiller à éviter les faux pas qui vont souvent avec les nouvelles aventures. Comment se développe le marché ? Regarder aujourd?hui ce qu?il se passe aux Etats-Unis, et en général avec les livres de langue anglaise, ne donne pas nécessairement d?indication précise. Il est certain que les chiffres annoncés par les éditeurs américains par exemple, nous ne les obtiendrons pas de sitôt. Nous aimerions bien que quelques personnes compétentes dans nos maisons s?y consacrent à plein temps, mais tant que le chiffre d?affaires tournera autour de quelques dizaines de milliers d?euros, nous devons être circonspects.

Le Sénat a adopté la baisse de la TVA sur le livre numérique à 5,5% au lieu de 19,6%. La proposition de loi sur le prix unique du livre numérique, la hantise de l'industrie musicale, a été adoptée par le Sénat le 26 octobre... Vous impliquez-vous dans ces dossiers ?

Oui, je suis ces dossiers et nous sommes solidaires, nous éditeurs français, de notre syndicat, et du président du SNE, Antoine Gallimard. Il nous a paru à tous évident que nous devions garder la maîtrise de nos prix et de nos taux.

Comment fait-on pour arbitrer lorsque l?on est une amoureuse des mots, de la littérature mais aussi une femme à la tête d?une entreprise dont le chiffre d?affaires tourne autour de 220 millions d?euros ?

Je suis très bien entourée. Après mon arrivée, la maison s?est réorganisée en deux ensembles éditoriaux. D?un côté, la littérature, les beaux livres, les poches confiés à Gilles Haéri ; de l?autre côté, la jeunesse, la bande dessinée (avec Casterman) à Louis Delas. Nous avons des rapports de confiance. On se parle très fréquemment ; je n?interviens pas toujours mais je sais qu?ils me consulteront si cela est nécessaire. Pour le reste, le métier d?éditeur est difficile à définir, mélange de culture et de commerce, d?impulsion et de raison. Il n?y a pas toujours de règle et il est conseillé d?avoir un bon instinct. Si vous voulez connaître mes défauts, je vous confesse qu?il m?arrive de faire des fixations, que je suis très pointilleuse sur les détails, que je ne suis pas très patiente.

Est-ce que, dans le futur, il arrivera que les droits d'un livre se négocient à l'échelle mondiale ?

Je ne le crois pas : l'hypothèse d'un agent qui négocierait avec un seul éditeur pour tous les pays est complètement absurde. Ce qui différencie le métier par rapport, par exemple, à la grande distribution de vêtements, c'est que les frontières de la langue sont très marquées. Et quand je parle de langues, je parle aussi d'habitudes culturelles qui ne se ressemblent presque jamais. Des succès "globalisés" comme "Harry Potter" ou "Twilight" sont très rares. Ils sont plus fréquents dans certains domaines comme la jeunesse, la fantasy et la science-fiction, où les racines sont moins exclusives. Internet favorise l'internationalisation du savoir mais n'intervient pas dans l'affirmation des goûts culturels.

Qu?est-ce qui vous plait dans le métier d?éditeur ?

Presque tout. Je pense être prudente avec un côté risque tout, et j?aime travailler en équipe. Ce sont, je crois, des caractéristiques adaptées à ce métier. Pour le reste, l?édition est une activité assez imprécise qui demande une certaine légitimité. Cela semble contradictoire, mais c?est ainsi.

Vous avez déclaré "Je n?ai pas envie de "tripoter" les textes ; ma responsabilité est de dire si j?aime ou pas tel texte, mais ça s?arrête là". Aimez-vous contribuer à inventer des titres ?

Beaucoup. Et je crois, l?expérience aidant, que comme pour les quatrièmes de couverture j?ai un certain sens publicitaire. C?est une des facettes de notre travail mais reconnaissons-le, nous nous trompons tous souvent. Dans ces conditions il vaut mieux se laisser guider par son goût, écouter ses convictions et ne pas céder à la facilité des consensus mous.

Quand vous avez quitté Gallimard beaucoup d?auteurs vous ont suivi ?

Très peu. Je ne l?ai d?ailleurs demandé à aucun de ceux que j?avais suivis par le passé. Certains ont rejoint la collection Café Voltaire parce qu?ils y ont trouvé un lieu très précis où exprimer leurs idées sur des sujets d?actualité. D?autres écrivains sont venus pour des romans ou des essais, mais souvent de maisons d?édition qui n?étaient pas Gallimard, par exemple Yasmina Reza, Christine Angot, Catherine Millet et Michel Houellebecq, lui-même, qui avait publié son dernier roman chez Fayard.

Dans le monde de l'édition internationale, est-ce facile d'être une femme chef d'entreprise ?

Depuis cinquante ans, être une femme est plutôt un atout. Partout, dans toutes les entreprises. Je mettrais quand même quelques conditions à cet optimisme parce qu'on a pris l'habitude de demander aux femmes, en plus de leurs compétences, un certain nombre de qualités. Si vraiment vous voulez savoir lesquelles, je dirai : l'endurance, le sens de la justice, une bonne santé nerveuse et un ego sous-développé.

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