Le roi est nu ! Vive le roi !

Par Sophie Péters  |   |  1238  mots
Le livre de Valérie Trierweiler "Merci pour ce moment" est un objet tout à fait passionnant. Non pas comme œuvre littéraire. Mais comme miroir de notre époque, de notre rapport au pouvoir et à l'autorité et peut-être aussi du rapport amoureux des temps modernes. (Crédits : Reuters)
En révélant ses relations intimes avec le président, l'ouvrage de Valérie Trierweiler pose la question de notre rapport à l'autorité. Et nous invite à être plus exigeants en matière d'éthique et de qualité des relations humaines de la part de ceux qui nous gouvernent.

Et si c'était elle la femme "normale" ? Elle qui expose sur la voie publique les affres sentimentaux d'un couple présidentiel, ô combien public ! Nous étions habitués à n'avoir jusqu'à présent accès qu'à l'intimité des têtes couronnées comme stars de la vie politique. Les frasques de Berlusconi et la météo amoureuse de Sarkozy avaient fait exception. Mais nous n'avions encore jamais été plongé à ce point au cœur de la crise sentimentale d'un couple présidentiel... aux déchirements dramatiquement "normaux".

Miroir de notre époque

Le livre de Valérie Trierweiler "Merci pour ce moment" est un objet tout à fait passionnant. Non pas comme œuvre littéraire. Mais comme miroir de notre époque, de notre rapport au pouvoir et à l'autorité et peut-être aussi du rapport amoureux des temps modernes. Dans une société où les frontières vie privée/vie publique tendent à s'effacer, où les repères traditionnels ont disparu, voici que l'autorité d'un chef d'État se trouve bafouée par une affaire privée. Disparition de la fonction sacrée, incursion dans un dossier secret-défense d'un homme comme un autre, somme toute tristement banal et terriblement humain, quand bien même il aurait voulu, dans ce domaine, se montrer différent de son prédécesseur. Résultat : c'est la confusion la plus totale.

Le système médiatique le permet

Tous les ingrédients en font un sujet d'actualité fort, un de ces sujets qui devrait nous amener à nous interroger sur son sens global plutôt qu'à en juger les protagonistes. Si nous déplorons l'inélégance de Valérie Trierwieler qui a déshabillé le roi de ses atours, nous avons admis, et applaudi, depuis fort longtemps les déballages en tous genres sur le petit écran, nous nous sommes repus de scandales et avons largement désacralisé le pouvoir depuis longtemps. Énième et ultime étape d'un processus amorcé en amont ? Si Valérie Trierweiler s'est autorisée cet acte, c'est aussi que le système médiatique le lui permet et l'y invite. Alors, que lui reproche-t-on ? De quoi parle notre malaise ? Il révèle ce que nous ne voulons pas savoir, ce que nous ne devrions pas savoir, diront certains. A l'heure où on clame partout l'exemplarité du pouvoir - François Hollande ne s'était-il pas engagé à être un président exemplaire? -, où l'information circule à la vitesse de la lumière, nous sommes gênés de découvrir les contours psychologiques d'un homme que nous ne voulons pas connaître.

Un président absent d'affect

Et pourtant. Dans l'entreprise aujourd'hui, il est partout question de savoir-être. Toutes les conférences autour du leadership invitent les dirigeants à développer leur intelligence émotionnelle. Pourquoi nos politiques, leaders des leaders, devraient eux s'en affranchir ? Le sujet, c'est donc aussi celui d'un président absent d'affect, un agent rationnel affranchi de la complexité des relations humaines et embarrassé à l'excès sur sa vie privé, qui gère une relation sentimentale à coup de dépêches AFP. Ce qui interroge dans cette histoire, c'est la capacité d'un homme, chef d'État de surcroît, à exprimer une part d'humanité. Sa peur de voir des sentiments puissants saper les bases du fonctionnement apparemment rationnel de son pouvoir, à l'image de managers qui prennent toute expression des émotions un tant soit peu intense pour une source de perturbation.Et pourtant la gestion émotionnelle dans le monde du travail comme en politique ne doit pas être synonyme de catastrophe. Ce serait même l'opportunité d'une croissance collective.

Profils narcissiques

On sait bien combien l'exercice du pouvoir privilégie les profils narcissiques. On commence à comprendre combien notre système basé sur l'image et la promotion porte au pinacle des imposteurs. Ce livre peut nous permettre d'entrevoir ce qu'il en coûte d'élire un leader que seule sa propre image intéresse, qui fait l'impasse sur les réalités psychologiques de ses proches mais aussi sur celles de ses citoyens. Un homme dont la seule préoccupation se résume à l'exercice de son pouvoir personnel et de son plaisir et dont le mépris gouverne ses relations, mépris des riches aux "sans dents". Si ce livre heurte notre éthique du pouvoir, il nous invite dans le même mouvement à nous interroger sur ce que nous attendons de l'éthique de nos gouvernants.

Fouquet's/Trierwieler, même dérive ? même combat ?

Tant mieux si la figure du père est attaquée. La France n'est pas à un paradoxe près : elle veut bien cacher la bassesse de ses grands hommes pour se rassurer qu'elle tient encore son rang dans ce monde. Ce que l'on reproche à Valérie Trierweiler, c'est d'avoir mis le roi à nu. Crions "Vive le roi!". Attachons-nous à devenir plus exigeants et plus lucides sur ce que nous attendons de nos politiques.
En nous tendant un miroir dérangeant de notre société, l'ex-compagne du président est aussi et enfin à titre individuel, la nouvelle "femme rompue" des années 2000. Elle, qui en femme bafouée et méprisée, ressent le besoin de laver son honneur aux touches d'un clavier, n'imagine sans doute pas combien son livre va également épouser la cause de tant de femmes qui se sont abîmées dans une relation narcissique. Son idéal de porter loin l'étendard de son homme s'est déchiré aux portes de la réalité. Rien de nouveau dans ce drame intime de la psychologie de l'amour si ce n'est que Valérie Trierweiler, en femme "normale", révèle, hélas, la banalité d'un quotidien féminin dès lors que l'homme louvoie entre son discours et ses actes. Histoire éternelle dont personne ne veut vraiment savoir la vérité tant elle est intime et prenant pour cible un homme en exercice. Et pourtant : de tous temps la parole a libéré les hommes et les femmes, en levant des tabous. Reste alors la volonté de la journaliste de dévoiler aux français le "vrai visage" de l'homme auquel ils ont confié leur destinée. Et, pourquoi pas, de faire avancer dans notre pays la cause des épouses de président qui, avant elles, ont souffert, en silence et certainement avec plus de dignité, d'un statut mal défini ?

Leçon politique

Alors oui, on lui en veut. On lui reproche de mettre à nu la fonction présidentielle, de s'adonner à un vaudeville, au grotesque. On lui en veut d'abîmer et de destituer l'image la plus haute fonction de l'Etat. Comme un sacrilège ! Nous ne sommes pourtant plus des enfants auxquels il faudrait soustraire la vraie vie des parents au risque sinon de nuire à leur autorité. Nous sommes en démocratie et dans une relation entre adultes où un homme a promis à son peuple de tenir son rang.
A la fois leçon politique et reflet médiatique, ces révélations doivent plus que jamais nous interroger sur la fonction présidentielle. Mais aussi sur le processus de médiatisation des hommes et des femmes qui se gargarisent de discours et ne sont jamais jugés sur leurs bilans. Enfin sur le manque de dignité et de noblesse de cœur que véhicule notre société dans ses actes quotidiens. Reste à retrouver, voire à exiger, un peu plus d'élégance dans nos actes comme dans nos institutions.