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Faisons-nous bon usage de notre temps libre ?

Photo de Sophie Peters

Sophie Péters

Publié le 06 juin 2014 à 10:03 - Mis à jour le 06 juin 2014 à 10:58

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Nous avons coutume de considérer le temps de loisir comme une détente nécessaire face à un temps de travail de plus en plus oppressant. A une condition : que nos activités de loisirs nous apportent suffisamment de sens pour nous ressourcer au risque sinon de voir le travail nous manquer.

En matière de gestion du temps, la logique comptable fait force de loi. Pour preuve, l'argent et le temps empruntent aux mêmes champs lexicaux, que nous dépensons, économisons, gérons, jusqu'à parfois les perdre. Cette conception du temps passe, hélas, à la trappe une notion beaucoup plus subjective de son usage, celle perçue favorablement ou non par l'individu. Depuis le sentiment de pression jusqu'à l'anxiété en passant par la satisfaction ou l'insatisfaction, on tend à oublier à quel point l'occupation réelle que nous avons du temps est peu significative en termes de bien-être ou de mal-être. Ainsi prend-on pour une idée convenue que le temps de travail est moins générateur de bien-être que le temps de loisir. Avec les ponts du mois de mai et de juin qui s'enchaînent, il est grand temps de s'interroger sur ce sujet et de bousculer nos croyances en la matière.

Caser le plus d'activités possibles

Les travaux de recherche en psychologie positive montrent que si les individus recherchent du "temps pour eux", ils ne savent souvent pas quoi en faire une fois ce souhait exaucé. Pire : la tendance croissante en faveur des loisirs "passifs" (télévision par exemple) montre qu'elle procure peu de satisfaction aux individus. Quant aux loisirs actifs, ils subissent le syndrome de maximisation du temps alloué et du profit recherché - encore cette fameuse logique comptable - pour caser le plus d'activités possibles et de ce fait, ne fournissent pas le plaisir escompté. Qu'est-ce donc alors que cette notion en vogue de «se faire plaisir pendant le temps libre» associée au bonheur ?

"Le sport ou la lecture ne sont plus les moyens par lesquels on se transforme pour adhérer à la vie de la cité, mais une jouissance hédoniste. Cette conception moderne du bonheur est déconnectée de tout souci de perfectionnement et de partage avec d'autres", remarque le psychanalyste Roland Gori.

Dans le souci d'identifier les conditions qui caractérisent les moments décrits par les gens comme étant parmi les meilleurs moments de leur vie, le chercheur en psychologie positive Mihaly Csikszentmihalyi, professeur aux États-Unis, a défini le concept d'"expérience optimale", qu'il nomme "Flow" et qui réfère à l'état subjectif de se sentir bien. Le Flow se manifeste lors d'une profonde absorption dans une activité considérée par l'individu comme extrêmement intéressante. L'implication dans l'activité est telle que l'individu en oublie le temps, la fatigue et tout ce qui l'entoure sauf l'activité elle-même. Dans cet état, il fonctionne au maximum de ses capacités. L'activité est effectuée pour elle-même, et ce, même si l'objectif n'est pas encore atteint.

Trois phénomènes

Trois phénomènes s'y conjuguent : la fusion de l'action et de la conscience, la perception de contrôle, l'altération de la perception du temps. L'expérience du flow surgit quand les compétences ne sont ni dépassées ni sous-utilisées. Si celles-ci en revanche n'atteignent pas cet optimum, l'individu va ressentir, par exemple, de l'apathie (challenge peu stimulant associé à de faibles compétences), de l'anxiété (challenge élevé mais compétences faibles ou moyennes) ou de l'ennui (challenge peu stimulant associé avec des compétences fortes).

Csikszentmihalyi montre ainsi que contrairement à ce que nous pourrions penser, les activités de loisirs sont moins propices à générer le flow que le travail. Toute activité de loisir confondu, le flow ne représente que 20 % du temps alors que cette expérience est ressentie dans 47 % du temps de travail, selon ses travaux de recherches. Dit autrement : les loisirs procurent peu de détente et de satisfaction dès lors qu'ils mobilisent trop peu d'intérêt. Le travail aussi. Car pour ce chercheur d'origine hongroise, le flow est conçu comme une expérience qui procure une récompense intrinsèque.

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L'insatisfaction n'est pas toujours liée au nombre d'heures travaillées

A la lumière de ces recherches, on comprend mieux que l'insatisfaction générée par l'équilibre travail-vie privée n'est pas toujours en lien avec le nombre d'heures travaillées par individu. D'autres chercheurs ont ainsi montré que les cadres soumis à un temps de travail plus important que les autres catégories de salariés faisaient preuve d'une satisfaction par rapport au travail plus élevée et d'une pression par rapport au temps plus faible que les employés affectés à des postes dotés d'une moindre latitude décisionnelle, malgré un temps de travail inférieur.

Les travaux d'Ilona Boniwell, chercheuse et professeure en psychologie positive, sont venus confirmer cet aspect : "Aimer ce que l'on fait et le percevoir comme utile aboutit à un sentiment d'équilibre. Tout comme assumer l'usage que l'on fait de son temps, réaliser quelque chose sur une base quotidienne, et avoir le sentiment de contrôler son temps, sous-tendent la satisfaction ressentie par rapport à l'usage du temps". Selon Ilona Boniwell, "la satisfaction subjective par rapport à l'usage du temps est en train de devenir l'un des prédicteurs de bien-être les plus importants".

Reste à s'intéresser de la part des entreprises comme des salariés aux éléments non plus comptables du temps de travail et de loisirs (ratio d'heures), mais à leurs éléments subjectifs et au sentiment d'une distribution bénéfique entre ces sphères. Que ce soit pour réaliser un travail ou s'adonner à des loisirs, il s'agit de permettre - et de se permettre - d'avoir le sentiment de disposer de suffisamment de temps. La pénurie de temps étant à coup sûr l'un des facteurs les plus réducteurs du niveau de bien-être.

Lâcher la gestion pour s'attacher à l'art d'équilibrer le temps

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A condition de ne pas oublier qu'un bon usage du temps correspond à un investissement en temps jugé utile et en accord avec soi-même et non à une boulimie aux accents de surconsommation et d'hyper-modernité. En d'autres termes, lâcher la gestion pour s'attacher à l'art d'équilibrer le temps de sorte qu'il soit pourvoyeur de satisfaction et de bien-être. L'idée de pouvoir réussir à tout faire restant le plus grand mythe du paradigme de la gestion du temps. A méditer pendant les ponts printaniers.

Sophie Péters

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