Alors qu'elle a massivement bénéficié de l'Europe, Varsovie cultive une position ambiguë à son égard

Par Romaric Godin, à Varsovie  |   |  1415  mots
La Pologne conserve sa monnaie, le zloty.
La Pologne est un des principaux bénéficiaires de l'intégration européenne. Ce qui ne l'empêche pas d'avancer à pas comptés sur certains dossiers, à commencer par le climat et l'euro.

La Pologne entretient avec l'Europe un rapport ambigu. Principale bénéficiaire de l'élargissement de 2004, le « miracle économique polonais » n'aurait sans doute pas eu la même ampleur sans l'immense impulsion permise par les fonds structurels européens. L'état des infrastructures, notamment, n'a pu s'améliorer sensiblement que grâce à ces fonds, et quiconque flâne dans les rues d'une ville polonaise peut constater l'omniprésence des financements européens. « Tout le monde en Pologne a profité de l'entrée dans l'UE », résume Brunon Grabys, patron de la PME d'ingénierie Aiut, à Gliwice, dans le sud du pays.

contre Londres

Pour autant, le pays avance à pas comptés dans l'intégration. Longtemps, la position de Varsovie sur les questions européennes a été proche de celle de Londres. Le principal parti d'opposition, le PiS de Jaroslaw Kaczynski est, du reste, l'allié des Tories au parlement européen. Mais l'ancien Premier ministre libéral Donald Tusk a fait évoluer dans un sens plus pro-européen la politique polonaise. Varsovie s'est ainsi, en 2013, nettement éloignée de David Cameron sur la question des travailleurs « détachés », qui concerne de nombreux Polonais, employés temporairement dans d'autres pays de l'UE. Moyennant certaines concessions, Donald Tusk s'est allié sur ce dossier à la France et l'Allemagne contre Londres. Varsovie s'est aussi montrée une alliée sans faille de l'Allemagne pendant la crise de la dette.


Nouvelle stratégie

En réalité, la Pologne entend désormais peser son « vrai » poids dans l'Europe : celui du sixième pays le plus peuplé, le premier parmi les « nouveaux membres » de 2014. Plus question désormais de voir dans la Pologne un pays en « rattrapage » dont on exigera le silence en échange des milliards d'euros des fonds européens. Le pays entend désormais jouer un rôle actif et autonome en Europe. La nomination de Donald Tusk à la tête du conseil de l'Europe, malgré sa méconnaissance de l'anglais, est venue couronner cette stratégie, et elle a causé une immense fierté dans le pays. Mais cette « volonté de puissance » polonaise, qui a également percé dans la gestion du dossier ukrainien, reste attachée à un attachement jaloux à ses intérêts. Plus précisément : Varsovie entend utiliser sa puissance dans ce but.

Le « compromis » climatique

Les récentes négociations sur les objectifs climatiques européens sont venues illustrer cette nouvelle stratégie. Le pays très industrialisé, producteur et consommateur de charbon, ne pouvait se permettre des objectifs de réduction d'émission de gaz à effet de serre trop ambitieux. Elle a donc arraché à ses partenaires un « compromis » : permettre aux pays les plus pauvres de l'Union (dont elle fait partie) d'utiliser une partie du fruit des efforts des pays les plus riches. Autrement dit, et très schématiquement, l'Allemagne et la France devront polluer beaucoup moins pour permettre à la Pologne de continuer à utiliser son charbon et à faire tourner ses usines. « C'est un compromis sur mesure pour Varsovie qui en est le grand gagnant », affirme un observateur avisé de ces négociations. Paris et Berlin prennent ainsi acte de la nouvelle influence polonaise : ce compromis vise sans doute à amadouer un futur accord du pays sur d'autres dossiers...

Recul devant l'union bancaire

Deux autres sujets, plus structurels, permettent également de mesurer cette prudence quant à l'intégration européenne. Le premier est l'union bancaire. Le système bancaire polonais est jugé fort sain par les experts. Le vice-président de la banque centrale, la NBP, Andrzej Raczko, explique que cette solidité provient à la fois de la diversité géographique des investisseurs, mais aussi de la sévère réglementation mise en place. A priori, donc, la Pologne pourrait sans difficulté entrer dans l'union bancaire. Mais pas pour le moment. Pourquoi ? « Tant qu'il existe un doute sur le financement de la garantie des dépôts, nous ne pourrons pas intégrer l'union bancaire », répond Andrzej Raczko. Autrement dit : la Pologne, fière de son secteur bancaire sain, ne veut pas payer pour des pays où le système bancaire est fragile. Quoique la mutualisation mise en place par le mécanisme unique de résolution des crises bancaires soit minimal, il est encore trop lourd de dangers pour un pays qui, en réalité, semble bien peu pressé de laisser à la BCE la surveillance de ses banques et à Bruxelles les décisions en cas de crise. Varsovie préfère donc profiter des avantages de l'Europe en en évitant les inconvénients.

Silence sur le calendrier de l'euro

La même prudence est de mise à l'égard de l'euro. Il n'y a pas à Varsovie cet empressement à rejoindre l'Union économique et monétaire que l'on a pu observer parmi les dirigeants baltes, slovaques ou slovènes. Donald Tusk avait, avant la crise, promis d'intégrer l'euro en 2012, engagement vite oublié, ce que nul ne viendrait lui reprocher. Car si la Pologne a évité la récession en 2009, c'est non seulement grâce à la diversification de son économie, mais aussi grâce à la baisse du zloty qui a beaucoup aidé à sauvegarder la compétitivité du pays. La crise de la zone euro a achevé de refroidir les rares enthousiastes pour la monnaie unique. Aujourd'hui, le sujet est peu évoqué dans le débat public polonais, à la différence, par exemple, de ce qui se passe en République tchèque ou le nouveau Premier ministre social-démocrate a relancé le débat.

Le blocage institutionnel

Pourtant, la Pologne, un des neuf pays de l'UE qui n'aura pas l'euro au 1er janvier prochain, n'est pas le cas britannique ou danois. Elle n'a pas négocié de clause lui permettant de rester hors de la zone. Les traités européens l'obligent donc légalement, tôt ou tard, à rejoindre l'Union économique et monétaire. Personne à Varsovie, du reste, n'entend officiellement échapper à cette obligation. Mais l'on sait, depuis le référendum suédois de 2002, ce que vaut cette « obligation. » Elle ne s'impose que s'il existe une volonté politique, comme ce fut le cas dans les pays baltes, par exemple. En Pologne, on dispose d'une arme redoutable pour empêcher autant qu'on le voudra l'adhésion à l'euro : la constitution.


Cette dernière, adoptée en 1997, prévoit en effet explicitement que la banque nationale de Pologne (NBP) dispose seule du droit d'émettre la monnaie ayant cours légal dans le pays. L'entrée dans la zone euro nécessiterait donc une modification constitutionnelle qui, elle-même, demande une majorité des deux tiers au parlement. Or, le PiS, fortement opposé à l'entrée dans l'euro, dispose de plus d'un tiers des sièges, et donc d'une minorité de blocage. Et comme l'opinion est très majoritairement favorable au maintien du zloty, il semble difficile de pouvoir contourner par référendum cet obstacle. Voici pourquoi, alors qu'elle satisfait davantage que la plupart des pays de la zone euro au traité de Maastricht, la Pologne n'a pas entamé son processus d'entrée.

Protéger la compétitivité

En réalité, la vraie raison de fond est économique. « Il faut tirer les leçons de la crise de la zone euro. Si nous perdons notre compétitivité, nous risquons de devoir recourir à du déficit ou à des hausses salariales pour compenser cette perte », s'inquiète Andrzej Raczko. Autrement dit, la Pologne craint un destin à la grecque ou à l'espagnole. L'opinion générale est donc d'attendre que le niveau de vie soit plus élevé et la demande intérieure assez mûre pour que l'aspect prix de la compétitivité soit moins important.

Ne pas payer pour la zone euro

Sans compter évidemment le danger lié aux risques de la zone euro. Là encore, Andrzej Raczko préfère attendre que « la zone euro ait achevé les réformes nécessaires. » Nouvelle preuve de la réticence de la Pologne à « payer pour les autres », car entrer dans la zone euro signifie intégrer le MES et participer aux risques liés aux opérations de la BCE. Dans un contexte où les dettes demeurent élevées et sans doute insupportables à moyen terme, ce serait prendre un risque financier important pour un pays qui deviendrait un « poids lourd » de la zone. A Varsovie, on préfère donc prudemment attendre que la situation soit parfaitement stabilisée avant de s'engager dans ce processus d'adhésion. Autrement dit, pas avant longtemps. Nul en Pologne ne peut donc imaginer une entrée avant une dizaine d'années.