Faut-il investir dans les MOOC ?

Par Mathieu Cisel  |   |  1787  mots
(Crédits : Reuters)
Les MOOC sont promis à un bel avenir et suscitent de ce fait l'intérêt des investisseurs. Mais la valeur d'un MOOC, c'est surtout son contenu. Il faudra donc veiller à ne pas se tromper de cours...

Depuis quelques temps, les investisseurs sont de plus en plus nombreux à se pencher sur la question des MOOC. Des formations de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Certes gratuites mais avec un certain nombre de services payants. Une vitrine formidable. Peut-être un futur canal de recrutement pour les entreprises. Il y a de l'argent à faire, c'est certain. Des fonds d'investissements mettent plus de 50 millions d'euros dans Coursera. Des startups se créent à la pelle. Google investit massivement à travers son programme mooc.org. Tout ce petit monde ne s'est pas converti à l'open education - l'éducation gratuite et ouverte à tous - par pure philanthropie. Certes, mais où et comment investir ? Voici quelques pistes de réflexion pour les futurs investisseurs.

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Tout d'abord, la question des business models. Si les MOOC sont par définition gratuits, il existe un certain nombre de manières de les monétiser. Jusqu'à présent, la principale a été la certification. Si l'accès aux ressources pédagogiques, aux forums de discussion et aux exercices est pour l'essentiel gratuit, les certificats authentifiés sont systématiquement payants. En effet, obtenir un certificat de MOOC est en général gratuit, mais dès lors que l'on souhaite en augmenter la crédibilité en authentifiant son identité, il faut payer une petite somme, comprise en général entre 30 et 150 euros. Rien de plus normal, l'organisation d'examens à distance ou en présentiel peut coûter cher.

 

Les certificats, une monnaie de singe ? 

Seul problème, les certificats de MOOC ne sont pas reconnus officiellement, quand ils ne sont pas considérés - à tort à mon sens - comme une monnaie de singe. La certification n'est donc pas une carotte particulièrement efficace pour la plupart des participants. N'oublions pas que ces derniers ne représentent pas un public captif uniquement motivé par un diplôme.

Ce n'est pas le contexte universitaire; nombreux sont les MOOCers - comprendre les participants de MOOC - qui suivent les cours avant tout pour le plaisir d'apprendre ou de monter en compétence. Pour le plaisir d'apprendre dans le cas de cours comme l'histoire de l'art ou la philosophie, ou de monter en compétence pour des disciplines comme la gestion de projet ou l'analyse comptable. Dans cette logique et pour ce type de public, la validation n'est que secondaire, ce qui compte, c'est le contenu. Pas étonnant donc, que sur les 6 millions d'inscrits à Coursera, moins de 30.000 aient payé pour obtenir  un certificat authentifié.

 
La valeur d'un MOOC, c'est son contenu

Non pas que celui-ci n'ait aucune valeur en soi, mais pour la plupart des participants, l'essentiel de la valeur perçue se situe dans le contenu-même. Dès lors, il n'est pas surprenant de voir que certains acteurs aient monnayé l'accès à une partie des ressources. La plate-forme Open Classrooms (ex-Site du Zéro) fait payer le téléchargement de certains e-books, tandis qu'à l'automne dernier, l'organisme de formation First Finance a fait payer l'accès à la dernière semaine de son MOOC. Et cela semble avoir très bien marché.

Sans compter la vente de services connexes non liés directement au cours, formations payantes ou autres, le MOOC jouant alors un rôle de produit d'appel. Ils sont des centaines voire de milliers à avoir payé pour ces services. N'oublions pas que First Finance a dépensé près de 100.000 euros pour développer son premier MOOC, et il faut bien rentrer dans ses frais. Et si les recettes n'ont pas été publiées, elles ont probablement été assez prometteuses dans la mesure où l'entreprise a récemment annoncé le lancement de deux nouveaux cours sur sa plate-forme dédiée, First Business MOOC.

 

Comment investir dans les MOOC?  

Soit, les MOOC peuvent être rentables, admettons. Mais alors, où faut-il investir ? Dans les entreprises technologiques qui hébergent ces cours, comme KPCB a fait pour Coursera ? Je ne m'y risquerais pas au vu de la multiplication de plates-formes gratuites. Coursera, bien qu'elle capte près de 80% des revenus issus des cours, a bien du mal à monétiser son activité. A peine plus d'1 million d'euros générés au premier semestre 2013 pour plus de 50 millions d'euros investis. Non pas que ces technologies n'aient aucun avenir, mais l'entreprise est rendue plus difficile par la diffusion de solutions open source comme Open edX, qui attaquent de fait le monopole d'entreprises basées sur un code propriétaire. Dans cette situation, il faut alors avoir une véritable valeur ajoutée par rapport à des solutions gratuites et/ou open source, et que les clients potentiels comprennent cette valeur.

 A mon sens c'est dans les cours qu'il faut investir. Pourquoi ? Parce que monter un MOOC demande du temps, et donc de l'argent et donc des investissements, sans être fondamentalement hors de portée d'un investisseur. Le chiffre de 50.000 euros pour la première édition du cours ressort régulièrement. Pas étonnant, vu qu'il faut pour monter ce type de formation une équipe bien dimensionnée aux compétences variées : audio-visuel, technique, pédagogie, communication, et j'en passe. La bonne nouvelle, c'est que les coûts de fonctionnement chutent avec les rééditions du cours (on peut passer sous la barre des 15.000 euros en coûts totaux), tandis que l'audience, en principe, augmente à chaque édition. 

 

Chaque cours est une start-up

D'une certaine manière, on pourrait considérer chaque cours comme une petite start-up, dont l'enseignant est le PDG. Bien sûr, cette façon de penser ne s'applique pas à toutes les disciplines, et rares sont les enseignants qui ont cette démarche entrepreneuriale. Mais il y en a comme Rémi Bachelet, enseignant du MOOC Gestion de Projet. C'est une évidence, ce sont les cours qui intéressent le milieu de l'entreprise qui ont un avenir devant eux. Ce n'est pas aux investisseurs de s'intéresser aux cours de philosophie ou de sociologie, c'est le rôle du service public.  En revanche, ce peut être au rôle du privé, même s'il n'en a pas le monopole, que de se centrer sur les compétences qui intéressent le secteur de l'entreprise.

 Admettons que certains cours même partiellement gratuits puissent être intéressants pour les investisseurs, comment faut-il investir concrètement ? Dans quelle structure, dans quelle entreprise ? En effet, les enseignants qui conçoivent des MOOC, même potentiellement rentables, ne créent pas spontanément une startup à chaque fois. Or on ne peut investir que dans une entreprise. Deuxième option donc, les entreprises spécialisées dans la conception de MOOC comme Unow, Neodemia ou The MOOC Agency.

 

Pas d'investissements pour les prestataires

Seul problème : ces boîtes ne produisent pas elles-mêmes leur cours, mais se positionnent pour le moment davantage comme prestataires au service d'entreprises ou d'établissements désireux de se lancer. Or pour de la prestation de service, il n'y a pas véritablement un franc besoin d'investissement. Pour qu'un investissement devienne pertinent, il faut une barrière financière à l'entrée, et l'espoir de rentrées d'argent. Il faut donc que l'entreprise candidate réunisse un certain nombre de conditions : être maître de ses contenus pédagogiques, et se positionner sur des disciplines où il existera un marché dans un futur proche - s'il n'existe pas déjà.

Enfin, il faut que la plate-forme qui héberge le cours ne capte pas la majeure partie des revenus. Si c'est pour poster les MOOC sur une plate-forme comme Coursera qui récupère près de 80% du chiffre d'affaire, il vaut mieux oublier. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que First Finance a utilisé la technologie open source Canvas pour créer sa propre plate-forme.

 

Des petits acteurs généralistes

Au bout du compte, quand on y regarde de près, c'est dans les spécialistes de la création de MOOC qu'il faudrait investir, quels qu'ils soient. Par exemple l'entreprise américaine Udacity, qui propose déjà quelques dizaines de MOOC dans un certain nombre de domaine, et adopte le modèle de la maison d'édition. Dans la même logique, Jean-Marc Tasseto, ancien président de Google France, s'est lancé dans la création de Coorpacademy, une boîte spécialisée dans les MOOC d'entreprise. Cependant, il est peu probable que de tels pure players se multiplient dans les années à venir.

D'autres acteurs plus petits et moins spécialisés pourraient apparaître. Dans cette optique, il faut s'intéresser de près à l'initiative de Google mooc.org, le fameux "Youtube du MOOC", qui permettra à tout un chacun de lancer "gratuitement" son cours avec la technologie Open edX, ou en partageant avec Google si le service est payant. Une fois le service fonctionnel, une barrière à l'entrée technologique aura sauté. Nombreux sont les entreprises et les individus qui seront tentés de partir à la conquête du marché du e-learning en utilisant ce nouveau service de Google.

 

Un "App Store" de l'apprentissage

Mais est-ce une véritable révolution ? Rappelons qu'Udemy avait déjà mis en place une telle plates-forme en 2010 et n'avait jamais révolutionné le e-learning, les uns et les autres proposant des formations trop chères et/ou pas assez attractives. Tout dépendra de la capacité de Google à créer une dynamique, et de celle des concepteurs de formation à proposer des MOOC à la fois attractifs et bon marché (ou gratuits avec des services Premium).

Si la sauce devait prendre, nous pourrions alors voir apparaître une sorte de nouvel App Store de l'apprentissage, où les "artisans de la formation" pourraient, dans certaines disciplines, devenir des acteurs de poids.

 

Détecter les jeunes pousses prometteuses

L'apparition de MOOC organisés par des consultants sur Neodemia constitue-t-il un signal faible, annonciateur de cette tendance ? Difficile à dire, mais n'oublions pas que, de facto, le marché de la formation en France est trusté depuis longtemps par des organismes de formation de moins de dix employés. Il n'est pas impossible qu'une situation analogue apparaisse dans le numérique.

Cependant, dans la mesure où il y a un véritable investissement à faire pour réaliser un cours de qualité, et que nous ne sommes pas dans de la prestation de service, il existe une véritable barrière à l'entrée d'ordre financière. Consultants, organismes de formation petits et moins petits, enseignants ayant une démarche entrepreneuriale, et pourquoi pas même des établissements, nombreux seront les candidats potentiels qui auront besoin d'argent. Le temps venu, il appartiendra aux investisseurs de détecter les jeunes pousses prometteuses, et de contribuer à leur manière au développement de cet écosystème.