De l'autorité au leadership, à la croisée des mondes civils et militaires

Par Claire Glemau et Romain Mielcarek  |   |  1038  mots
Extrait du film "Full Metal Jacket" produit et réalisé par Stanley Kubrick. (Crédits : Warner)
Nous organisions le 29 juin avec l'Ecole de Guerre un premier colloque intitulé « A la Croisée des Mondes », une réflexion sur l'art de diriger à la croisée des mondes civils et militaires. Haut-gradés, entrepreneurs et autres personnalités de la société civile ont échangé sur la différence entre autorité et leadership.

« Chef, oui chef ! »

Lorsque l'on évoque l'autorité militaire, on pense assez spontanément à la figure du sergent instructeur Hartman caricaturé avec talent par Stanley Kubrick dans Full Metal Jacket. A l'armée, le chef, c'est celui qui braille après d'hommes qui ne lui obéissent que parce que justement, il est le chef. Il a les galons donc on ne peut que s'exécuter, de plus ou moins bonne grâce. Le chef est un type imbuvable, hautain et probablement trop bête pour faire autre chose que l'armée.

Les stagiaires de l'École de Guerre ont pourtant clôturé leur formation en démontrant à quel point cette vision était anachronique et fausse. La crème des officiers a exposé les qualités de vrais leaders : sensibilité, détermination, ouverture d'esprit, dévotion, esprit de communication... Surtout, ils ont exprimé leur capacité à faire preuve de subtilité, d'élégance. Ils se sont montrés hommes de lettres autant qu'hommes d'épée. Hommes de cœur, autant qu'hommes d'action.

Le chef militaire est en permanence au plus près de ses subalternes. Au combat, évidemment. Mais pas que. Les officiers qui ont témoigné racontent aussi comment, au quotidien, ils doivent gérer le reste : tel sous-officier qui déprime suite à son divorce, tel soldat qu'il faut aider à faire ses comptes pour lui éviter de sombrer sous les dettes. L'armée est décrite comme une machine complexe dont chaque individu représente un rouage aussi précieux et délicat que les équipements les plus coûteux. Pour que son outil soit performant pendant la mission, le chef militaire doit veiller à ce que rien n'entame le moral, la détermination et la volonté de chaque soldat sous sa responsabilité.

L'analogie la plus récurrente dans les témoignages de ces officiers est celle du chef de famille. Le capitaine de frégate Alexandre Tachon résume ainsi son rôle :

« Mes hommes sont mes enfants. J'ai essayé de les faire grandir. Commander, c'est aimer. »

Même comparaison pour le chef d'escadrons Pierre Boët :

« J'ai grondé mes enfants. Et mes soldats aussi. J'ai puni mes soldats. Et mes enfants aussi. Je crois pouvoir dire que j'ai construit deux vraies familles. »

Un leader se fabrique-t-il ?

« Il faut 22 ans pour former un commandant de bateau, explique le chef d'état-major Christophe Prazuck. Il faut plus de temps pour construire un commandant que pour construire un bateau. »

Le CEMM illustre ainsi le complexe processus de formation au sein des armées : les militaires passent un bon tiers de leur temps de carrière à se former et à s'entraîner.

En tout début de carrière, les officiers apprennent à respecter la richesse de l'expérience de leurs subalternes. Le jeune lieutenant doit apprendre à dialoguer avec le vieil adjudant-chef, celui qui connaît toutes les subtilités du régiment et de ceux qui le font vivre. Pour asseoir l'autorité que lui garantit l'organisation hiérarchique, le chef en devenir doit assurer son leadership sur des fondamentaux appris dans les différentes écoles militaires : toujours être devant ses subalternes pour leur montrer l'exemple, assumer des décisions fermes, prendre en compte les avis de chacun.

Cet instinct du leadership par l'exemple, d'autres intervenants du colloque en ont témoigné dans des secteurs d'activité très différents. L'aventurier et écrivain Sylvain Tesson remarque que « dans l'univers de la montagne, il y a le chef de cordée. Il insuffle de la force face à la tempête ». Le chef cuisinier Guillaume Sanchez note que ses équipes « préfèrent quand j'ai une veste sale plutôt qu'une veste propre, parce que ça veut dire que j'ai été à la guerre avec eux ». Mettre la main à la pâte tout en restant un rôle modèle aspirationnel, il semblerait que la nouvelle garde de leaders en cuisine comme au front, semble vouloir se démarquer des figures ancestrales du « Chef sachant-tout puissant ».

Ce constat se confirme dans une étude menée par The Boson Project auprès de jeunes internationaux où ces derniers citaient en majorité l'empathie, la transparence, l'écoute et même une part de fragilité  dans les attributs d'un leader. « Just a nice Guy » souligne Emmanuelle Duez, la fondatrice de la société. Ces qualités pourraient-elles aussi être celles du chef militaire ? Le Chef d'état-major, l'amiral Prazuck confirme : « Les armées sont dans notre société. Les mouvements qui agitent notre société agitent nos armées. » Pour lui, les commandants de demain devront bâtir sur leurs échecs, lutter contre le déterminisme et être capables d'identifier les talents tardifs. Des conseils qui pourraient s'adresser aux managers de n'importe quelle organisation vivant avec son temps.

Les officiers sont-ils des managers comme les autres ?

Pas tout à fait. Le patron de la Marine nationale fait référence à la distinction théorisée par le colonel Michel Goya dans son passionnant ouvrage « Sous le feu » : ce qui différencie le métier de militaire, c'est d'avoir la mort comme « hypothèse de travail ». Les hommes et les femmes qui font le choix de l'uniforme acceptent en effet la possibilité qu'ils soient amenés à tuer ou à être tués.

Pour le général Hubert de Reviers, c'est là un « absolu » de l'autorité : « risquer la mort reçue ou donnée ». Pour le directeur de l'École de Guerre, l'autorité militaire est intiment liée à cette mort possible.  Un discours que les militaires entendent et méditent tout au long de leur carrière, chacun acceptant ce risque du « sacrifice ultime ».

Les militaires n'aiment pas se voir en simples gestionnaires. Ils refusent de se contenter de l'autorité induite par les galons.

« Tous nos commandants sont des managers, nuance le contre-amiral Loïc Finaz, directeur de l'enseignement de l'École de Guerre. Mais s'ils sont des commandants, c'est parce qu'ils mènent des hommes et des femmes au combat. »

Commander et manager, pas tout à fait la même chose lorsque la mort devient une hypothèse de travail. Toutefois ces échanges à la croisée des mondes se rejoignent sur un point, celle de la nécessité de faire émerger des leaders porteurs de sens, de reconnaissance et donc vecteurs d'engagement.