« Le leadership est fondamental pour entraîner la communauté vers un nouveau consensus »

Par Christian Monjou et Benjamin Tainturier  |   |  781  mots
(Crédits : DR)
Dans le cadre du cycle de conférences « Humanités & Sociétés », Christian Monjou, agrégé de l’Université, ancien enseignant-chercheur à Oxford, longtemps enseignant en classes préparatoires au lycée Henri IV à Paris et aux cours d’agrégation à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, a partagé aux étudiants de PSL-ITI son regard sur le leadership par le détour de l'Art.

Quels sont les attributs essentiels du leader ?

Avant tout, il faut garder en tête, selon les mots de Jean-Marie Petitclerc, que « le pouvoir se reçoit, l'autorité se construit, la légitimité se lit dans le regard de celles et ceux dont on porte le souci. » Les gens qui se disent légitimes ne le sont donc pas. Nous n'avons rien à dire de notre propre légitimité, et ne pouvons pas vraiment y faire grand chose. La seule chose sur laquelle on puisse travailler, c'est la construction de l'autorité.

Les représentations de la reine dans l'Angleterre élisabéthaine sont très instructives pour qui veut saisir les subtilités du leadership. Sur le premier tableau qui suit son couronnement, les cheveux détachés d'Elisabeth I signifient sa virginité. En réalité, la reine avait des amants. Pour expliquer cette dualité du leader, il faut en passer par le texte classique de Ernst Kantorowicz : Les Deux Corps du roi. Le roi possède visage et masque, un masque institutionnel, qui lui donne des caractéristiques symboliques précises qui relèvent de sa fonction suprême. De même, le leader doit être en capacité de jouer avec le masque et le visage : de parfois tenir son rôle et se conformer à ce que sa fonction exige. A d'autres moments, en situation délicate, en crise, le leader devra se départir de tous ses attributs pour proposer son visage, authentique, à ceux qui le suivent, et qui pourront reconnaître la figure inspirante qu'il leur fallait. Le leader déclenche de l'engagement et l'engagement commence là où l'obligation du réglementaire s'arrête.

Les collaborateurs cherchent avant tout l'exemplarité, la cohérence entre la parole du corps public, et celle du corps privé, entre le masque et le visage. S'il n'y a plus d'exemplarité, il n'y a plus de leadership.

Quelle est la fonction principale du leader ?

Le leader donne du sens : les gens à son contact doivent entrevoir le sens de ce  qu'ils font et sentir où ils vont. John Stuart Mill nous aide à penser cela. Selon lui, toutes les communautés passent par des périodes organiques (de consensus), où la communauté sait ce qu'elle est là pour faire : le leadership est ici pléonastique, superfétatoire. Il peut arriver qu'une communauté sente que le consensus sur lequel elle fonctionne n'est plus pertinent pour le réel dans lequel elle s'insère. C'est une période dite « critique » où le leadership est fondamental pour entraîner la communauté vers un nouveau consensus.

J'ai coutume de dire que le leadership est caractérisé par un strabisme divergent heureux : un œil scrute la plasticité du monde extérieur, l'autre regarde la plasticité du monde intérieur,  celle de l'entreprise par exemple. Tout le défi du leadership est de faire en sorte que la plasticité de l'intérieur de l'entreprise soit capable de recevoir la plasticité de l'extérieur et de rebondir sur elle.

Revenons à la reine Elizabeth : pour son dernier portrait, elle fait mettre des yeux, des oreilles et des bouches sur sa robe. En effet, un leader n'en a jamais fini de travailler sur ses yeux, ses oreilles, sa bouche. Voilà l'exemplarité : travailler à mieux voir, écouter, parler et communiquer. Et cela est d'autant plus pertinent aujourd'hui, quand le numérique implique que la légitimité n'est plus dans la détention de l'information. Un professeur n'est plus au-dessus de sa classe, parce qu'il « connaît ». Internet sera toujours plus savant que lui.La légitimité est donc dans la communication. En entreprise, la communication est le fait de donner du temps, car c'est un don irréversible !

Que doit le leader à ses collaborateurs ?

C'est effectivement la question centrale du leadership. Rappelons-nous que l'étymologie de « autorité » est « augere » : faire grandir. Le leader aide le collaborateur à émerger du « magma organisationnel. » L'innovation n'est pas le fait des leaders, mais bien des collaborateurs, déchargés des pesanteurs de l'organisation. La « disruption » n'a pas d'autres sources ! Le leader protège les innovants, il n'a pas à être innovant, les autres le sont pour lui. L'innovation n'est pas le surgissement du nouveau, mais le resurgissement d'un déjà-là qu'on réinvente, qu'on « contemporéanise. ». Quand on voit le nombre d'entreprises qui se sont tuées par le snobisme de l'innovation de rupture, alors que l'innovation incrémentielle les aurait sauvées, on comprend combien cette définition est décisive. Finalement, la plus belle représentation du leadership est le grand bijou de la reine Elizabeth : un pélican qui s'arrache les entrailles pour nourrir ses enfants. Un grand leader sort ses tripes pour la communauté dont elle/il a la responsabilité.