Anthony Gormley : "La sculpture a lâché sa responsabilité à représenter le monde"

Par Art Media Agency  |   |  726  mots
(Crédits : Reuters)
De passage en France, le sculpteur anglais Anthony Gormley est venu s’exprimer le 27 février 2015, sur sa dernière exposition à la galerie Thaddaeus Ropac de Pantin — qui se tient jusqu’au 18 juillet. Dans ce grand espace post-industriel, non loin des ateliers des prestigieuses maisons Hermès et Chanel, le sculpteur partage ses réflexions sur l’art et son interprétation conceptuelle de la sculpture, au cours d’un entretien avec Guitemie Maldonado, historienne de l’art qui enseigne à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts, à Paris.

Guitemie Maldonado commence par évoquer les deux sculptures qui trônent dans le hall d'accueil de l'exposition. Stop, compacte et petite par rapport à la taille humaine, et Hole, plus ouverte et plus grande. Anthony Gormley précise qu'à travers cette introduction qu'il a  « voulu établir un dialogue. » On ne peut qu'être impressionné par la prouesse technique à l'œuvre dans Stop, cette « forme géométrique, composée de quatorze blocs sans aucune fixation, qui utilise la masse totale de 130 kg et le champ gravitationnel ». Quant à Hole, l'artiste précise que cette structure introduit le thème du langage à travers la syntaxe architecturale.

Le spectateur est producteur d'expérience

Selon le sculpteur, c'est une manière d'interroger « les sentiments, les émotions et tout simplement la possibilité d'être humain ». Il ajoute : « Nous pouvons avoir une vision de l'intérieur [de la sculpture] mais même si cet intérieur ne donne rien, il nous invite à entrer. » Anthony Gormley rappelle alors que parmi les sujets qui sous-tendent son approche, il s'intéresse beaucoup à la relation entre l'eau, le muscle et la peau, à une certaine idée de la relation entre l'apparence et le fait d'être. « La fonction de représentation a une fonction de réflexion », ajoute-t-il, car il faut éveiller l'attention du public.

« Le spectateur n'est pas un consommateur d'expérience mais un producteur d'expérience, or l'expérience est le sujet de l'art, il n'aurait pas de sens sans cette participation entre l'émetteur et le récepteur. »

Le sculpteur poursuit sa réflexion et affirme que l'art offre la possibilité d'être dans le monde et d'être « à part » de ce monde. La puissance de la sculpture est de « pouvoir utiliser son silence, sa stabilité, sa réticence pour nous rendre conscients de notre propre expérience, de nos sentiments et du fait d'habiter notre corps ». Il fait part de sa déception par rapport au siècle qui vient de s'écouler : « Depuis le siècle dernier, la sculpture a lâché sa responsabilité de représenter le monde. »

La modératrice rappelle l'origine du lieu — une ancienne usine de chaudronnerie — et tente de comprendre le rapport à l'architecture. Comment un lieu qui a été conçu pour une fonction particulière, avec de vastes espaces en longueur, peut-il être abordé par un sculpteur ? Elle s'interroge également sur le fait de ne pas pouvoir prendre de recul et d'être sans cesse proche du volume. Anthony Gormley de rappeler que les artistes ont toujours utilisé les espaces industriels pour « faire du travail créatif ».



Un instrument de liberté

Il est vrai que sa composition Expansion Field occupe tout l'espace, contraignant le visiteur à une certaine proximité avec l'œuvre. Le duo en profite pour aborder la notion de « champ » qui fait partie intégrante de la démarche de l'artiste. Guitemie Maldonado se demande :

« La notion de champ est importante dans votre démarche, elle suggère un espace ouvert et sans limite. Or dans cet espace qui semble confiné, du fait de l'occupation au sol par tous les éléments [...] c'est paradoxal car les éléments touchent presque les limites. »

Pour Anthony Gormley, ce paradoxe est cartésien :

« Nous sommes une conscience qui vit dans un corps délimité par de la peau et, en même temps, nous avons la possibilité imaginaire de considérer des choses qui ne sont pas là », tout en insistant sur le fait que la fonction de l'art est de donner « des paysages imaginaires où on peut se projeter [...]. L'art peut être un instrument pour nous rendre libre dans notre propre imagination ».

Vient ensuite la question de l'échelle. Selon Guitemie Maldonado, le spectateur fournit « l'échelle un » et la structure s'étend au-delà. Pour l'artiste, il s'agit d'utiliser la « limite de notre perception pour nous pousser dans une position pas si confortable ». « Expansion Field nous amène dans des espaces infinis [...] avec ses formes assez dures, sombres, défensives », explique-t-il, avant de poursuivre : « L'apparence de cette œuvre est une invitation à nous sentir dans l'espace profond. » L'artiste qui a vécu trois ans en Inde conclut sur le sens de son œuvre en citant l'expression tibétaine de « « sky nature » of mind ».

« Cela signifie que nous avons la possibilité de voyager dans des dimensions d'expérience qui ne sont pas possibles dans notre petit monde de perception... »