Paroles de sages ou saut dans le vide ?

Par Florence Autret  |   |  679  mots
(Crédits : © Neil Hall / Reuters)
Si vraiment l'Europe progressait de crise en crise, alors le grand bond en avant n'a jamais été aussi proche. Car ce n'est pas une, mais quatre crises que notre continent traverse.

Crise monétaire, toujours, avec le suspens du défaut grec et de la fin de l'irréversibilité de l'euro. Crise d'identité avec la menace, désormais très concrète depuis la victoire de David Cameron, d'un « Brexit ». Crise géopolitique avec l'agression militaire russe en Ukraine qui remet l'Europe en situation de penser à défendre son intégrité par la force pour la première fois depuis le début de son unification. Crise de la globalisation avec la pression de l'immigration venue du Proche-Orient et de la Méditerranée.

Aucune de ces crises n'est résolue !

Le compromis entre les engagements politiques d'Alexis Tsipras et ses obligations de créancier n'existe pas (encore).

La renégociation de l'appartenance du Royaume-Uni à l'Union commence tout juste et durera plusieurs mois. La stratégie consistant à infliger des sanctions à la Russie ne permet pas de désamorcer le conflit et prive l'Ukraine d'une frontière stable à l'Est. Face à la poussée migratoire, sur laquelle ils n'ont aucune prise, les États européens peinent à se montrer solidaires en acceptant ne serait-ce qu'une règle de « distribution » des réfugiés qui ont réussi à entrer sur son territoire. Face à des périls aussi tenaces, deux options.

La première, celle de la classe politique française, consiste à poser une alternative simple : plus ou moins d'Europe.

  • D'un côté les néonationalistes version Wauquiez qui plaident pour la fin de l'espace Schengen - ou au moins sa remise en cause - et n'ont pas accepté l'idée que le budget de la Grande Nation française se décidait désormais aussi à Bruxelles autour de la table des ministres des Finances européens, union monétaire oblige.
  • De l'autre, il y a ceux - nettement moins nombreux - qui continuent à voir le salut dans une espèce d'Europe française rêvée. Un député éminent m'assurait encore récemment que la relance d'une dynamique européenne passait par... l'élection du président de la Commission au suffrage universel ! On croit rêver.

Des experts, un rapport, des divergences

Une deuxième option consiste à penser cette complexité, à l'accepter et à la ramener dans les limites de l'action politique. C'est ce que tente de faire la Fondation Schumann dans son dernier « Rapport sur l'état de l'Union ».

Une vingtaine d'experts y décortique un par un les principaux enjeux du moment : divergences économiques, politique migratoire, défense, avec, à l'appui un remarquable travail cartographique.

Le politologue Thierry Chopin et le diplomate Michel Foucher, qui ont dirigé cette compilation, mènent leur monde. Ils ont demandé à chacun de ces sages de tracer, au-delà du constat généralement accablant des contraintes et des menaces (terrorisme, populisme, stagnation voire désintégration, impossibilité de réformer les traités à brève échéance), des pistes pour l'action.

Entre autres : nouer des coopérations sur mesure en matière de défense plutôt que de rêver de l'armée européenne (Gerrit Schlomach), revenir à une politique bilatérale avec les pays du Sud méditerranéen au lieu de concevoir une grande « union pour la Méditerranée » (Joachim Bitterlich), résister à l'escalade des sanctions avec la Russie (Robin Niblett).

En refermant cette mine d'informations, on pense aux mots de Gaston Bachelard : « Le simple n'existe pas. Il n'y a que du simplifié. Le réel reste toujours plus complexe que n'importe quelle théorie et les faits sont têtus. »

Le « rapport Schumann » simplifie certes mais aussi peu que possible et autant que nécessaire pour jeter un pont entre l'analyse et l'action. C'est un travail salutaire. À ceux qui préfèrent formuler des alternatives simples et assurent disposer de solutions définitives, il oppose au moins une certitude : l'Europe est notre réalité, et restera longtemps à la fois inachevée et menacée.

La prémonition du grand saut dans le vide est aussi mensongère que celle du grand bond en avant. Outre-Rhin, on appelle cela « die Mühsal der Ebene », la peine qu'il y a à marcher sur le plat. Simplement.