F-35 en Suisse, P8 en Allemagne : la France ne doit pas tendre l'autre joue

Par Le groupe de réflexions Mars (*)  |   |  2541  mots
"La Suisse a choisi l'avion de combat F-35 américain et le système de défense sol-air Patriot pour sa défense aérienne, tandis que l'Allemagne a entériné le choix des avions de patrouille maritime américains P-8A Poséidon. De vrais revers pour l'Europe de la défense puisque des propositions européennes et françaises étaient concurrentes de ces choix américains. La France ne peut rester sans réaction face à ces choix". (Le groupe de réflexions Mars) (Crédits : INTS KALNINS)
OPINION. Pour le groupe de réflexions Mars, pas question que la France tende l'autre joue après les deux revers infligés par la Suisse et l'Allemagne. Alors que la Suisse a choisi de tourner le dos à l’Europe pour sa défense aérienne, la France ne peut donc continuer à payer pour la défense aérienne de la Suisse. Si l’Allemagne maintient son ambivalence sur les programmes d’armement multinationaux, la France doit se méfier des programmes globaux. Par le groupe de réflexions Mars.

Le 30 juin 2021 fut une journée très ambiguë pour l'Europe de la Défense, au moins dans sa conception française. D'un côté, la Commission européenne a officiellement lancé le Fonds Européen de Défense (FED), marquant un pas dans le sens de la construction européenne. L'Union se dote en effet d'un outil budgétaire pour contribuer aux projets de coopération de défense porteurs d'innovation. Bien qu'imparfait, le FED pourrait encourager la coopération en matière de développement d'armements communs.

De l'autre, la Suisse a choisi l'avion de combat F-35 américain et le système de défense sol-air Patriot pour sa défense aérienne, tandis que l'Allemagne a entériné le choix des avions de patrouille maritime américains P-8A « Poséidon » pour le remplacement de ses actuels P3 « Orion ». De vrais revers pour l'Europe de la défense puisque des propositions européennes et françaises étaient concurrentes de ces choix américains. La France ne peut rester sans réaction face à ces choix. Elle doit à la fois tenir compte de ces décisions dans ses rapports avec ses voisins dans la défense et dans son approche des programmes en coopération.

la Suisse a tourné le dos à l'Europe

Le 30 juin 2021, sur les recommandations de l'Office fédéral de l'armement (Armasuisse), le Conseil Fédéral de la Confédération helvétique a décidé de choisir le F-35 comme prochain avion de combat et le Patriot comme prochain système de défense sol/air. Il s'agit d'un choix du gouvernement suisse, et il ne revient pas aux français de le remettre en cause, comme l'a rappelé Florence Parly le 2 juillet : « La Suisse est un pays souverain qui a fait son choix en matière de défense aérienne. Je le respecte ». Même si, comme beaucoup d'observateurs, les justifications nous paraissent bien « légères » pour ne pas dire fallacieuses au regard des retours d'expériences des utilisateurs du F-35, nous laissons aux observateurs suisses et aux électeurs et contribuables suisses la responsabilité de discuter de ce choix, et éventuellement de le remettre en cause.

En effet, si la France ne peut que respecter ce « choix souverain » de la Suisse, elle doit aussi tirer les conséquences de cette décision. La Suisse a tourné le dos à la France. Une partie du communiqué du choix est particulièrement ravageur pour la France : « en ce qui concerne le critère de coopération, le F-35A obtient aussi le meilleur résultat. Il offre de nombreuses possibilités de coopération au niveau de l'exploitation et un large accès aux données et aux ressources techniques ». C'est bien là où la Suisse fait un gros pied de nez à la France. En effet, même si le Conseil Fédéral se cache derrière son petit doigt en parlant de « F-35 » et pas des Etats-Unis, la coopération est bien envisagée comme une coopération d'État à État. La Suisse a donc jugé que la coopération avec les Etats-Unis pour sa défense aérienne était supérieure et préférable à celle avec la France.

Défense aérienne : Paris doit cesser de payer pour Berne

Il est bien évident que la Suisse reste notre voisin en Europe et que les Suisses resteront nos amis. Dans la défense, la France et la Suisse ont notamment depuis 2004 un accord de coopération de police du ciel. Au titre de cet accord, les deux armées de l'air collaborent pour le partage de la situation tactique et la poursuite des aéronefs en difficulté ou détournés de part et d'autres de la frontière. Cet accord est essentiel pour assurer une certaine « profondeur » dans les activités de police du ciel.

Par contre, plusieurs axes de coopération dans la défense pourraient être reconsidérés. La France met régulièrement en place des dispositifs de sécurisation de l'espace aérien lors d'évènements en Suisse. Ainsi, lors de la visite des Présidents Biden et Poutine à Genève les 15 et 16 juin dernier, l'armée de l'air française a établi, en soutien du dispositif suisse, une zone d'exclusion de survol autour de Genève et a renforcé sa posture permanente de sécurité aérienne pour l'événement. Le contribuable français a donc payé pour sécuriser un sommet international à Genève, sommet durant lequel le Président Biden a fait la promotion du F-35 auprès des autorités suisses... Si un tel investissement se justifie auprès d'un partenaire, qui valorise l'engagement de long terme, il est beaucoup moins pertinent avec un voisin qui tourne le dos.

Alors pourquoi ne pas remettre sur la Suisse (et son partenaire américain) la charge des dispositifs de sécurisation de ces grands événements en Suisse ? La France pourrait facturer à la Suisse l'ensemble des coûts des prestations de l'Armée de l'Air, y compris une quote-part de développements des équipements, pour chaque événement. L'accord sur la police du ciel et la poursuite des aéronefs serait inchangé pour permettre une action rapide en cas d'urgence mais la protection des événements en Suisse ne relèverait plus des contribuables français. Le contribuable suisse assurerait lui-même la charge de la protection des évènements qu'il organise.

Cette approche existe dans la coopération franco-suisse. En effet, la Suisse accède à l'imagerie spatiale grâce aux satellites français CSO. Et cet accès fait l'objet d'un accord de compensation financière entre les deux pays. Cette logique pourrait, et dans le contexte du choix F35/Patriot devrait, être étendue à la défense aérienne des évènements en Suisse.

Des Pilatus pour l'armée de l'air française

De même, les partenariats industriels avec les sociétés suisses pourraient être revisités. L'utilisation des PC-21 de Pilatus pour la formation des pilotes de chasse française semble difficile à remettre en cause compte tenu des investissements récents. L'ironie de l'histoire est que, quelques semaines avant la décision des Suisses d'écarter le Rafale, une tranche additionnelle de PC-21 aurait été commandée à Pilatus pour les besoins de formation de l'Armée de l'Air française. Quel retour de bâton... Mais la France pourrait veiller à limiter au strict nécessaire ses partenariats avec les sociétés suisses, que ce soit par exemple dans la rénovation des hélicoptères - RUAG a rénové les SuperPuma - ou la formation des militaires de l'Armée de Terre, afin de privilégier soit sa BITD, soit celles de ses partenaires stratégiques. Parce que la France a, et doit continuer d'avoir, le courage de consolider ses partenariats stratégiques par des partenariats industriels et technologiques.

Enfin, puisque le choix affecte également nos partenaires européens - l'Eurofighter a été écarté par la Suisse sur le fondement des mêmes arguments -, la France pourrait travailler avec l'Union européenne pour obtenir une attitude non équivoque vis-à-vis de la Suisse, notamment sur les sujets de défense et de sécurité. De telles mesures ne seraient pas un obstacle à une bonne entente entre voisins. Et pourrait être facilement mis dans la balance si d'autres programmes de coopération majeurs venaient à voir le jour entre la France et la Suisse. En attendant, la France ne doit pas tendre l'autre joue à la Suisse.

Ambivalence de l'Allemagne

L'Allemagne maintient son ambivalence sur les programmes d'armement multinationaux, la France doit se méfier des programmes globaux. Le 23 juin dernier, le Bundestag a validé la progression du programme SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) avec le financement de la Phase dite « 1B », après de longues négociations et une nouvelle définition « à l'arrachée » du partage d'activité avec les partenaires français et espagnol. Un bon point dans la coopération dans l'Europe de la défense, sous réserve bien sûr que les commandes soient engagées selon le plan prévu.

Dans le même temps, il a avalisé le choix pour le remplacement des 8 avions de patrouille maritime P3 « Orion » en finançant l'acquisition de 5 avions « P8 » Poséidon de Boeing. Et cela alors que la France et l'Allemagne sont lancées depuis 2018 dans le projet MAWS (Maritime Airborne Warfare System), visant à remplacer, à partir de 2030, les avions de patrouille maritime allemands et français. La France avait pourtant proposé des solutions intérimaires pour remplacer les P3 « Orion » en attendant l'arrivée des MAWS, comme par ailleurs la mise à disposition de certains des Atlantique 2 rénovés de sa flotte. En d'autres termes, la France proposait de réduire et de mettre sous tension ses propres capacités de patrouille maritime pour soutenir l'Allemagne et sauver le soldat MAWS.

Comment imaginer maintenant que l'Allemagne utilise ces « P8 » comme solution intérimaire en attendant MAWS en 2030 ? Comment imaginer que l'Allemagne finance en même temps l'acquisition de deux nouvelles capacités de patrouille maritime ? C'est bien sûr peu probable. Cette décision et l'investissement associé, évalué à plus de 1,7 milliard d'euros, sont clairement un coup pour le programme MAWS et pour la constitution d'un programme franco-allemand de patrouille maritime.

Coopération : pour Berlin, les intérêts financiers priment

L'Allemagne continue donc sur son modèle de décision : en premier critère les intérêts financiers ; ex aequo, les intérêts industriels ; en bon dernier, les considérations politiques associées à l'Europe de la Défense. Si tant est que l'Allemagne envisage l'Europe de la Défense comme un intérêt et non pas juste comme une « monnaie d'échange ».

Si nous pouvons déplorer cette approche des programmes en coopération, tant elle fragilise la conception française de l'Europe de la défense, faite d'intégration progressive sur les plans politique, stratégique, opérationnel, tactique, industriel et budgétaire, nous devons également l'intégrer mais surtout l'appliquer. Pour une raison simple : l'intégration politique n'est possible que si les partenaires le veulent. Elle nécessite de tendre la main, d'abandonner une partie de ses compétences voire de sa souveraineté et de proposer des compromis.

Si les autres partenaires ne sont pas dans la même dynamique, l'intégration ne peut fonctionner car la main n'est pas saisie. Pire, lorsque les partenaires souhaitent valoriser leurs intérêts financiers et/ou industriels, on se retrouve dans une logique de donnant-perdant : les « partenaires » exploitent les propositions faites tant qu'elles sont dans leur intérêt, mais ne facilitent pas l'intégration politique. De manière concrète, ils captent les budgets et/ou les technologies sans contribuer à renforcer l'intégration de l'Europe de la défense.

Le donnant-perdant de la France

La position de la France de vouloir consolider l'Europe de la Défense et l'intégration de l'industrie européenne autour d'un projet politique est tout à son honneur. Mais pour le moment, la France est le seul pays porteur de ce projet, si bien que plusieurs propositions et programmes de coopération s'inscrivent dans cette dynamique du donnant-perdant. Il serait donc préférable d'aligner nos priorités sur celles de nos partenaires, en mettant au premier ordre la défense de l'industrie nationale. Rien n'empêche bien entendu de garder la main ouverte, mais en attente d'une vraie proposition crédible et robuste d'intégration de l'Europe de la défense, il est de privilégier ses propres intérêts économiques, industriels et stratégiques.

Bien entendu, cela ne veut pas dire renoncer aux programmes en coopération. Développer des systèmes d'armes en coopération est nécessaire, notamment pour des questions financières. Cette priorisation signifie uniquement que les programmes en coopération doivent être moins ambitieux, plus limités, focalisés sur des technologies particulières, des équipements, des standards, des cœurs de systèmes. Ces briques développées en commun sont ensuite intégrées au niveau national, en fonction des objectifs stratégiques et opérationnels. C'est ce modèle de coopération en « tête de Mickey » - un cœur commun et deux oreilles de spécificités nationales - utilisé pour les coopérations franco-britanniques, le plus souvent avec succès.

 La France doit être prudente

Certes, ces coopérations sont considérées comme moins structurantes dans une partie du paysage politico-administratif français, mais elles sont plus concrètes et contribuent - au moins à l'heure actuelle - pour le moment davantage à sécuriser les intérêts stratégiques et industriels de la France. Les grands programmes ex nihilo, comme le SCAF ou MAWS, plus ambitieux, sont et seront toujours davantage soumis aux aléas politiques. A l'heure actuelle, face à un partenaire allemand très attaché à ses intérêts industriels et financiers, la survie de ces grands programmes obligent la France à multiplier ouvertures et compromis. Compromis à l'arraché sur le SCAF, ouverture rejetée sur la solution intérimaire de MAWS pourtant hautement politique et stratégique.

Les difficultés rencontrées sur le SCAF en début d'année, et surtout la claque infligée par l'Allemagne à la France sur MAWS, doivent de nouveau inciter la France à la plus grande prudence dans ses coopérations industrielles avec l'Allemagne. Sans priorités alignés, il ne peut y avoir de coopération industrielle durable. La France doit maintenant veiller à ne pas tendre l'autre joue, en allant de l'avant avec ses partenaires européens et internationaux sur des programmes mieux calibrés et moins soumis aux aléas politiques.

C'est ainsi que la France va finalement confier à Dassault et Thales, qui en ont toute la compétence, la conception de la future génération d'avions de patrouille maritime, en lieu et place du projet MAWS. De même, la France lancera finalement seule le programme de rénovation du Tigre Standard 3, sans attendre davantage la décision allemande, qui ne viendra sans doute jamais, après un retard de dix mois.

Il est à craindre que le projet SCAF ne finisse par connaître le même sort, malgré le dernier vote favorable (et ambigu) du Bundestag. Quant à MGCS, enlisé dans des arbitrages industriels impossibles et l'absence de convergence des besoins, son échec est d'autant mieux programmé que le Bundestag ne s'est pas engagé à le financer comme prévu le 23 juin dernier. Reste l'Eurodrone, ultime survivant dans le cimetière des illusions perdues de l'été 2017. Lancé sous la présidence Hollande, ce sera peut-être le seul nouveau programme en coopération à voir le jour, à condition de trouver un moteur ITAR-free. Mais il va arriver trop tard, trop peu. Triste bilan.

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(*) Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.