Transition énergétique : des créations d'emplois, oui mais...

Par Frédéric Gonand  |   |  791  mots
(Crédits : reuters.com)
Le "verdissement" de l'économie va-t-il créer beaucoup d'emplois? C'est qu'affirment nombre de responsables politiques. Les modélisations rigoureuses incitent à la prudence sur ce point. par Frédéric Gonand, professeur d'économie associé à l'Université Paris-Dauphine

Le débat récent sur la transition énergétique a, de l'avis de nombreux experts, relativement peu porté sur les questions de coûts et de prix de l'énergie. L'analyse économique en aurait un peu été le parent pauvre. Pourtant, les travaux économiques ne manquent pas pour éclairer les choix publics dans le domaine de la politique de l'énergie. En particulier, des modélisations rigoureuses ont été réalisées qui évaluent les effets à attendre d'une transition énergétique en termes de croissance et d'emploi. Il en ressort globalement un message de prudence quant aux thèses d'une économie verte créant massivement des emplois nets.

 Transition énergétique: une petite perte de croissance, des créations d'emplois?

En 2010, la très sérieuse revue scientifique The Energy Journal publiait un numéro spécial consacré à l'effet sur la croissance de scénarios permettant de réaliser l'objectif concernant la présence de Co20 (limitée à  400 parties par million à l'horizon 2100,)  permettant a priori de contenir le réchauffement climatique à +2°C à cet horizon. Plusieurs modèles suggéraient globalement que cet effet économique serait légèrement défavorable pour le niveau du PIB, à hauteur de -2,5% sur le siècle, soit une perte de croissance annuelle très minime. Le résultat notable demeure qu'aucun de ces travaux, pourtant méthodologiquement très différents les uns des autres, ne suggérait que la transition énergétique était susceptible de créer massivement des emplois nets durables.

Les études françaises plus optimistes: un enrichissement de la croissance en emplois

En France, plusieurs travaux fournissent aujourd'hui des ordres de grandeur des effets économiques agrégés de transitions énergétiques. Le travail de l'ANCRE (Alliance Nationale de Coordination de la Recherche pour l'Energie, qui regroupe notamment l'IFP Energies Nouvelles, le CNRS, le Commissariat à l'Energie Atomique) fournit une modélisation méticuleuse et utile du secteur de l'énergie dans son infinie variété - mais pas encore d'évaluation sur l'emploi d'une transition énergétique car il ne comporte pas de bouclage macroéconomique.

Les calculs de l'ADEME et de l'OFCE, sur la base d'un type d'un modèle normalement utilisé pour des prévisions de court terme (1 à 2 ans), suggèrent à l'horizon 2050 un effet positif sur le PIB de 3% et 800.000 emplois nets créés (soit +20.000 emplois nets créés par an). A long terme, un gain de 3% du PIB se traduirait normalement par environ 450.000 créations nettes d'emplois marchands, ce qui suggère que l'ADEME/OFCE tablent apparemment sur un enrichissement important de la croissance en emploi lié à la transition énergétique.

 La transition énergétique génère aussi des coûts

Ce point a pu être débattu car la transition énergétique a aussi tendance à engendrer un enrichissement de l'économie en capital : pour économiser de l'énergie, on accumule davantage de capital de meilleure technologie. Le Centre International de Recherche sur l'Environnement et le Développement (CIRED) du CNRS obtient un effet sur le PIB un peu inférieur à 3% mais des créations d'emplois nettes plus standards - environ 300.000 emplois nets d'ici 2050 (soit +7.500 emplois par an). Enfin, des travaux en cours à la Chaire Economie du Climat indiquent un effet favorable sur le niveau d'activité, mais plus faible, de l'ordre de +1% de PIB à l'horizon 2050. Ces derniers résultats se situent donc à mi-chemin entre les résultats de la littérature et ceux des modèles français utilisés ou évoqués dans la cadre du débat national sur la transition énergétique.

Au total, aucun modèle existant aujourd'hui en France n'indique que la transition énergétique puisse constituer à elle seule un moyen de créer chaque année massivement des emplois nets (c'est-à-dire de créer beaucoup d'emplois dans les secteurs « verts » sans en détruire simultanément un certain nombre dans d'autres secteurs). Ce résultat est compréhensible dans la mesure où la transition énergétique génère, surtout à court terme, un certain nombre de coûts, et tend à renchérir globalement le prix de l'énergie.

 L'argument des créations d'emplois à utiliser avec prudence

 Pour la transition énergétique, ces résultats ne retirent absolument rien à sa pertinence économique (surtout si le prix du pétrole continue à augmenter dans le futur) et environnementale (surtout si l'on souhaite infléchir la trajectoire des émissions de gaz à effet de serre). Mais ils suggèrent que l'argument relatif aux créations d'emplois, qui doit être examiné au niveau de l'ensemble de l'économie et non des seuls secteurs dits « verts », doit être employé avec prudence. Il n'est pas bon de défendre une bonne cause avec des arguments inadéquats.

Frédéric Gonand Professeur d'économie associé à l'Université Paris-Dauphine