Chine-Russie : les limites du rapprochement

Par Jean-François Dufour  |   |  823  mots
(Crédits : DR)
L'année 2014 aura été marquée par un rapprochement entre la Chine et la Russie qui devrait fonder des échanges importants et durables. Notamment dans le secteur des hydrocarbures. Pour autant, il ne s'agira certainement pas du basculement géopolitique que Moscou appelle de ses vœux. Pour des raisons à la fois d'intérêts économiques et de mémoire, côté chinois.

 La dégradation des relations entre la Russie d'une part, et les Etats-Unis et l'Union Européenne d'autre part, à propos de la crise ukrainienne, a provoqué un rapprochement remarqué entre Moscou et Beijing. Celui-ci s'est notamment inscrit dans la coopération dans le secteur des hydrocarbures.

L'enjeu des hydrocarbures

Les négociations qui couraient depuis plusieurs années sur le gaz russe ont ainsi brusquement accéléré. La Chine s'est proposée comme client de substitution à l'Europe, et deux accords successifs, d'une durée de 30 ans, prévoient que les compagnies russes livrent jusqu'à 68 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an (plus de la moitié de sa consommation aujourd'hui) à la Chine.

Le pétrole est également concerné, puisque, par-delà les accords de livraisons qui avaient été conclus il y a plusieurs années, les compagnies pétrolières chinoises pourraient se voir associées à l'exploitation des gisements sibériens.

Les motivations chinoises sont évidentes dans ces accords. Non seulement les hydrocarbures constituent l'une des principales dépendances extérieures du pays, mais les acheminements par gazoducs et oléoducs que permettent les importations depuis la Russie, sont beaucoup moins vulnérables que ceux par voie maritime qu'impliquent les autres grandes zones d'approvisionnement possibles hors Asie centrale.

Les perspectives de coopération ne s'arrêtent d'ailleurs pas aux seuls hydrocarbures, et devraient concerner également le charbon et les ressources hydroélectriques sibériennes.

L'industrie de Défense

Si l'on sort du domaine énergétique, l'industrie de Défense constitue le principal autre domaine de coopération réactivé par le rapprochement sino-russe.

Moscou constitue en effet depuis les années 1990 le principal fournisseur de technologies militaires avancées pour une Chine sous embargo américain et européen vis-à-vis de ce type de produits depuis les événements de Tiananmen en 1989. La coopération bilatérale, qui avait connu un coup d'arrêt à cause de désaccords commerciaux, il y a quelques années, paraît avoir repris.

Les négociations seraient ainsi réengagées sur la fourniture à Beijing de chasseurs Sukhoi Su35 (elles avaient été gelées suite au mécontentement russe sur les conditions de production par la Chine du modèle Su27 précédemment fourni). Et Moscou serait sur le point de livrer à la Chine des batteries S400, l'un de ses systèmes anti-aériens et anti-missiles les plus sophistiqués.

Limites économiques

Doit-on dès lors voir derrière ce rapprochement un tournant géopolitique, que Moscou appelle clairement de ses vœux pour contrer Washington et l'Union Européenne ? La réponse est assurément non, pour des raisons d'abord économiques.

La priorité absolue des autorités chinoises reste en effet le développement économique du pays. Dans ce contexte, à court terme, les États-Unis et l'Union Européenne, qui absorbent un tiers des ventes chinoises à l'étranger, contre un peu plus de 2% pour la Russie, restent essentiels pour une économie chinoise toujours très dépendante des exportations.

Et à moyen terme, les technologies industrielles civiles américaines et européennes, très en avance sur celles de la Russie, sont totalement déterminantes pour la modernisation de l'économie chinoise. La Chine ne se mettra dès lors pas à dos les deux principales sources des moyens de cette modernisation.

Les Chinois ont de la mémoire...

L'autre raison qui amène à relativiser le rapprochement sino-russe, tient à la mémoire historique vivace des dirigeants chinois.

Or le discours anti-impérialiste que Moscou promeut implicitement contre Washington, se heurte ici à un problème majeur : dans la mémoire historique de la Chine, la Russie a été l'un des principaux bénéficiaires de son effondrement au XIXè siècle. Entre 1858 et 1864, trois traités (le Traité d'Aigun, la Convention de Pékin et la Convention de révision des frontières du nord-ouest) amputèrent en effet la Chine, que l'Empire Qing avait porté à sa plus grande extension depuis les Mongols, de plus d'un million de kilomètres carrés, sur ses frontières nord-est et nord-ouest.

Une défiance tenace vis à vis de la Russie

Il n'est pas question pour Beijing de réclamer ces territoires, qui ne faisaient pas partie de son aire traditionnelle, et qui avaient été amenés dans son orbite par la dynastie mandchoue. Mais la défiance vis-à-vis de la Russie, qui occupa en plus la péninsule du Liaodong entre 1898 et 1905, est restée une donnée de long terme. Et les tensions peuvent facilement ressurgir, comme l'illustra le conflit frontalier de 1969, neuf ans après la fin de la coopération sino-soviétique qui avait accompagné les débuts de la République populaire.

Le rapprochement sino-russe, qui répond à des opportunités majeures pour les deux parties, est un élément important d'équilibrage et de négociation pour la Chine. Mais certainement pas un tournant géopolitique.

Jean-François Dufour, Directeur, DCA Chine-Analyse