Agro-alimentaire : la nouvelle stratégie chinoise

Par Jean-François Dufour  |   |  902  mots
(Crédits : DR)
Les investissement chinois dans l'agroalimentaire montent en puissance. Objectif: assurer l'indépendance alimentaire du pays. Par Jean-François Dufour, Directeur, DCA Chine-Analyse

Longtemps éclipsés par ceux dans les matières premières et les industries manufacturières, les investissements chinois à l'étranger sont montés en puissance dans l'agroalimentaire. Répondant à des besoins stratégiques dans quelques secteurs précis, les plus importants de ces investissements, bien que récents, ont vu leur nature évoluer rapidement.
Objectif essentiel des autorités de la République populaire, l'indépendance alimentaire a été globalement maintenue par la Chine des réformes. Cette réussite d'ensemble recouvre cependant quelques exceptions, avec des secteurs dans lesquels le pays n'est pas en mesure de répondre à une demande qui a évolué avec son enrichissement.
Le soja et le lait en poudre constituent les deux principales de ces exceptions, et illustrent une évolution rapide de la stratégie d'investissements chinois à l'étranger.


Le soja, exception à l'auto - suffisance

Le soja, important composant de l'alimentation d'élevage - dont la demande en Chine a explosé avec celle de la consommation de viande -, constitue le seul secteur dans lequel la Chine a ouvertement renoncé à sa politique d'auto - suffisance agricole.
Le pays dépend désormais des importations pour 80% de sa consommation de cet oléagineux, dont la culture était trop peu compétitive sur le sol chinois. Accroissant les inquiétudes de certains responsables politiques quant à cette situation, ces importations de soja sont dépendantes à 90% de trois fournisseurs - Etats-Unis, Brésil et Argentine.


Le lait en poudre et l'effet des scandales alimentaires

Le lait en poudre renvoie à une autre problématique. La Chine produit en effet assez de lait pour répondre à ses besoins. Mais la défiance des consommateurs chinois a miné le secteur de manière durable depuis le dramatique scandale Sanlu de 2008 - lorsque du lait frelaté à une étape de sa chaîne d'approvisionnement, empoisonna des milliers de nourrissons, et en tua plusieurs.
Ces consommateurs se sont, depuis, massivement tournés vers les produits dont l'origine étrangère est associée à une idée de traçabilité et de contrôle, aux dépens des produits d'origine locale.


Les terres agricoles, sujet sensible

La volonté de sécuriser des approvisionnements dans ces deux domaines, a amené les acteurs chinois de l'industrie agroalimentaire à investir à l'étranger. Dans un premier temps, leur idée a été d'investir directement dans des terres agricoles porteuses de ces ressources.
En 2010, Chongqing Grain Group s'est ainsi lancé dans un investissement de 2,5 milliards de dollars pour se doter d'une base brésilienne de production de soja. La même année, le groupe Shanghai Pengxin se portait acquéreur d'une quinzaine de fermes laitières néo-zélandaises.
Mais ces opérations, qui impliquent une propriété foncière qui cristallise les sensibilités, ont suscité de violentes réactions politiques au Brésil - où le projet de Chongqing Grain a peu avancé depuis 2010 - comme en Nouvelle-Zélande - où Pengxin a dû attendre 2012, et une décision judiciaire, pour voir valider son acquisition.  Les groupes agroalimentaires chinois en ont rapidement tiré les leçons, et ont réorienté leur stratégie d'investissement à l'étranger.


Des acquisitions aux partenariats

Les investissements suivants dans le lait se sont ainsi fait dans des entreprises de transformation déjà existantes, et ayant des liens anciens avec des producteurs locaux (c'est le cas pour toutes les opérations qui ont suivi depuis en Nouvelle -Zélande) ; ou bien dans des unités de fabrication nouvelles, associées à des partenariats avec ces producteurs locaux.
Ce dernier modèle est par exemple mis en œuvre en France, où deux usines de lait en poudre à financements chinois qui entreront en opération cette année, s'appuient sur des partenariats avec des coopératives laitières (Isigny-Sainte-Mère en Normandie, et Sodiaal en Bretagne).


Prise de positions dans le négoce

Dans le secteur encore plus stratégique du soja, dont la Chine absorbe maintenant 65% des exportations mondiales, c'est le géant COFCO, numéro un de l'agroalimentaire chinois, qui a pris en main cette nouvelle stratégie.
En 2014, ce groupe qui dépend du gouvernement central a ainsi déboursé près de 3 milliards de dollars pour prendre pied dans le monde discret mais puissant des sociétés de négoce agricole. En acquérant la majorité de la société suisse Nidera, puis de la hongkongaise Noble Agri, COFCO s'est en effet assuré le contrôle de deux puissants réseaux, qui gèrent des transactions annuelles portant sur près de 100 millions de tonnes de céréales et d'oléagineux, et sont fortement implantés au Brésil et en Argentine.


Différents types d'investisseurs

La diversification de l'économie chinoise fait que tous les investissements agricoles qui en proviennent, ne rentrent pas dans la même catégorie. Les achats de domaines viticoles qui se sont multipliés dans le Bordelais, par exemple, relèvent d'initiatives personnelles de riches Chinois motivés par le prestige.
Mais dans les secteurs stratégiques, sur lesquels se penche l'Etude publiée aujourd'hui par le cabinet d'intelligence économique DCA Chine-Analyse sur l'évolution de l'industrie agroalimentaire chinoise (China Corp. 2015 - Agroindustry), les enseignements politiques des premières opérations ont été rapidement tirés. Et la Chine s'est adaptée pour éviter que l'inquiétude qu'elle suscite souvent, poussée à son paroxysme dans l'agroalimentaire, mette en péril ses objectifs.


Jean-François Dufour, Directeur, DCA Chine-Analyse