« Barack a tout dit »

Par Florence Autret  |   |  636  mots
Obama, lors de sa visite fin mars à Bruxelles. / Reuters
Mercredi 26 mars, jour de la visite de Barack Obama à Bruxelles, le crépitement des flashs au moment où le président des États-Unis levait les mains de son pupitre pour accompagner sa leçon de choses d'un balai digital en disait plus sur l'état des relations entre les deux rives de l'Atlantique que bien des discours. Il révélait une fascination et transmettait le message du président américain.

Obama n'a pas pointé du doigt les Européens, il leur a plutôt lancé une invitation... à grandir. Son message ? Face à la Russie, nous, Américains, sommes en mesure de vous aider en exportant vers le Vieux Continent tout le gaz liquide dont vous avez besoin.

Mais cela n'arrivera « pas du jour au lendemain ». Et pour débloquer les licences d'exportation du gaz de schiste, la conclusion du traité de libre-échange transatlantique, le fameux TTIP, « facilitera » les choses. En attendant, vous feriez bien de bâtir votre indépendance énergétique. « La liberté n'est pas gratuite », a-t-il dit, soulignant l'« inquiétude » que lui inspire la baisse des dépenses militaires chez certains membres de l'Alliance Atlantique.

Un deal qui n'a pas varié depuis les années 50

Ce lien entre, d'un côté, l'ouverture réciproque des marchés et, de l'autre, l'approvisionnement en énergie à un moment où l'est de l'Europe se transforme en poudrière n'est pas fortuit. Il rappelle qu'en définitive, entre Washington et Bruxelles, le « deal » n'a finalement pas varié depuis les années 1950 : l'alliance stratégique en contrepartie de l'intégration économique. Au coeur de ce deal se trouve, aujourd'hui comme hier, la question allemande, tiraillée entre l'Est et l'Ouest, indécise sur son rôle au coeur du continent.

Car le traité transatlantique qui est sur la table est bien plus que le véhicule d'un développement des échanges et des investissements dont le potentiel est en réalité déjà saturé : 60 % des actifs des sociétés américaines dans le monde sont en Europe, et cette part ne va plus augmenter.

Comme l'ont bien senti ses détracteurs, le TTIP est une entreprise de rapprochement des normes non seulement industrielles, mais aussi sociétales en matière de protection des données, de liberté individuelle, de normes sociales. La crise ukrainienne affaiblit la position de l'Europe dans cette négociation, parce qu'elle souligne sa dépendance stratégique à l'égard des États-Unis et sa difficulté à faire primer l'intérêt de tous sur celui de ses membres pris individuellement. Elle révèle ses faiblesses face à la Russie comme face à son allié atlantique.

Des sacrifices pour l'Europe

Comme dans les années 1960, la question posée aux Européens est la suivante : à quel prix sont-ils prêts à payer la protection américaine, en matière d'autonomie politique et culturelle ? Ce n'est pas une question pour hier mais pour demain, pour les mois à venir et la prochaine Commission. La crise ukrainienne est là pour longtemps.

Quant au TTIP, Karel De Gucht, le commissaire au Commerce, vient d'en suspendre de facto la négociation en lançant une consultation sur la manière dont les multinationales implantées de part et d'autre de l'Atlantique pourront défendre leurs intérêts face aux États, dans le cadre des accords actuels mais aussi des droits accordés par le futur traité.

Le fait que l'Allemagne soit à la fois le maillon faible de la résistance à la realpolitik russe et le défenseur du TTIP montre à quel point Angela Merkel est saisie par les dilemmes de la construction européenne.

Qu'elle soit également très atlantiste ne fait que souligner toute l'ironie de la situation. Une fois de plus, les États-Unis par la voix et les gestes de Barack Obama renvoient le Vieux Continent à ses dilemmes.

Ils l'interrogent sur ses intérêts, son unité, son identité. Ils ne peuvent pas décider à sa place, juste lui proposer une alliance sans rien céder sur leurs intérêts. Ne serait-ce que pour cela, ils sont un partenaire précieux.

À deux reprises pendant cette conférence de presse, le président de la Commission, José Manuel Barroso, a commencé son propos par : « Barack a tout dit. » Il parlait d'or.