Et si venait le temps des "taxes humanitaires" ?

Par latribune.fr  |   |  884  mots
(Crédits : reuters.com)
Après Wolfgang Schaüble, le ministre allemand des finances, qui envisage une taxe européenne sur l'essence pour financer l'accueil des réfugiés, au tour de l'ONU d'évoquer des taxes humanitaires sur les billets d'avion, les matches de foot, ou les concerts pour remédier aux maux de la mondialisation. Chiche !

Le monde n'a jamais été aussi généreux qu'aujourd'hui en terme de dons humanitaires. Mais jamais il n'a eu autant besoin d'argent pour remédier aux maux de la mondialisation, que sont pauvreté, épidémies, crise des réfugiés... D'où l'idée évoquée par l'ONU, inspirée de la taxe Tobin sur les transactions financières ou de la taxe Chirac sur les billets d'avion, de mettre en oeuvre une taxe de solidarité sur des biens de consommation de masse. Dans un rapport publié ce dimanche, l'ONU suggère une "contribution volontaire" sous forme de taxe sur les transports, les matches de football ou les concerts pour combler le fossé grandissant entre besoins humanitaires et dons.

Les besoins humanitaires sont passés de 2 milliards de dollars en 2000 à 24,5 milliards quinze ans plus tard, sous l'effet de la multiplication des conflits et des catastrophes naturelles aggravées par le changement climatique, constate Le rapport de l'ONU, rédigé par neuf experts sous l'égide de la Commissaire européenne Kristalina Georgieva et du sultan malaisien Nazrin Shah.

En 2015, l'ONU n'a recueilli que la moitié des fonds nécessaires. Les rations alimentaires de 1,6 million de Syriens ont donc dû être réduites, ce qui a contribué à un exode massif vers l'Europe. C'est tout le paradoxe : "jamais le monde n'a été aussi généreux (...) mais jamais non plus cette générosité n'a été aussi insuffisante", déplore Mme Georgieva. Aider les victimes de conflits et de catastrophes est "moralement juste mais aussi dans notre intérêt comme l'a montré la crise migratoire".

L'ONU veut s'attaquer au problème de trois côtés à la fois. Il faut d'abord "réduire les besoins" en prévenant mieux les conflits, en préparant et en aidant mieux les pays fragiles. Il faut aussi élargir le cercle des donateurs -cinq pays fournissent les deux-tiers de l'aide humanitaire publique- et trouver de nouvelles sources de financement.

Une des idées les plus concrètes est de créer une "taxe de solidarité" appliquée sur certains biens ou services. Comme Unitaid, une ONG qui a persuadé dix pays de prélever quelques dollars sur chaque billet d'avion pour lutter contre le paludisme ou le sida et qui a ainsi 1,6 milliard d'euros entre 2006 et 2011 (taxe dite "Chirac" car elle a été défendu et mise en place en France par l'ancien président de la République).

Une taxe de solidarité

"Une taxe de solidarité sur les voyages aériens ou le carburant pourrait financer des services médicaux" dans les camps de réfugiés ou les zones urbaines abritant de personnes déplacées, suggère le rapport. Même le ministre allemand des finances, Wolfgang Schaüble, a évoqué cette piste il a quelques jours, envisageant une taxe européenne sur les carburants pour financer l'accueil des réfugiés, dont 1 million sont entrés en Allemagne en 2015, alors que de nombreux pays notamment à l'Est de l'Europe ont fermé leurs frontières.

Pour Mme Georgieva, "il est possible de mettre en place une micro-contribution assise sur un énorme volume" de transactions. Elle a cité en vrac le carburant, les concerts, les films ou les compétitions sportives, précisant que des contacts avaient été pris avec la Fédération internationale de football (Fifa). Mais l'exemple de la taxe Tobin sur les transactions financières montre à quel point "c'est une question difficile", note-t-elle. L'Europe en a adopté le principe mais le lobby bancaire s'y oppose au non de la concurrence déloyale que cela entrainerait si les banques américaines ou anglaises ne l'appliquent pas.

Une autre option est de diriger vers les opérations humanitaires une partie des centaines de milliards de dollars brassés chaque année par les institutions financières islamiques. "La finance sociale islamique est un territoire qui n'est pas assez exploré", relève le rapport. Les auteurs du rapport de l'Onu souhaitent puiser dans la manne que représente la finance sociale islamique, alimentée par les aumônes musulmanes (zakat), et améliorer l'efficacité et la transparence des opérations humanitaires.

Enfin, l'ONU appelle donateurs et ONG à passer un "accord global": les premiers accepteraient des versements pluri-annuels et sans affectation spécifique, les secondes feraient des efforts de transparence, avec des méthodes comptables harmonisées et moins de bureaucratie et de gaspillage.

Le rapport recommande aussi d'impliquer davantage les ONG locales et le secteur privé, pas seulement pour donner de l'argent mais pour fournir une expertise et des services.

Au final, ce sont des milliards de dollars qui pourraient être récoltés, notamment entre 4 et 5 milliards en améliorant la prévention des conflits et des catastrophes, ou 3 à 5 milliards provenant de la finance islamique, et au moins 500 millions en gains d'efficacité et en réduction de coûts.

Le rapport est présenté dimanche à Dubai et sera étudié au sommet humanitaire à Istanbul en mai. Mme Georgieva espère que d'ici là ces recommandations "prendront corps". Avant de devenir commissaire européenne chargée du budget, elle avait dirigé les opérations humanitaires de l'Union européenne. Son nom est régulièrement cité pour succéder à Ban Ki-moon lorsque l'actuel secrétaire général de l'ONU quittera son poste à la fin de l'année.