L'invasion Airbnb, une préoccupation majeure pour Paris

Par Mathias Thépot  |   |  1105  mots
Comment empêcher les locations illégales par le biais de plateformes de type Airbnb ? (Crédits : iStock)
Endiguer les dérives provoquées par les plateformes de type Airbnb est l'une des préoccupations majeures de la mairie de Paris. Son opération coup de poing menée cette semaine contre les locations touristiques illégales en est la preuve.

Et si à terme, Airbnb faisait de Paris une ville musée ? Le site d'annonces de locations meublées touristiques se développe de manière exponentielle dans la capitale, et y affiche environ 50.000 offres. Par le biais de ce type de plateforme, de plus en plus de propriétaires préfèrent, pour gagner davantage, louer à des touristes pour de courtes durées, souvent de manière illégale, plutôt que de loger un parisien sous un bail de location classique.

Une situation qui préoccupe fortement les élus parisiens. « Les locations meublées touristiques illégales sont un phénomène galopant », s'inquiète Ian Brossat, adjoint au maire de Paris chargé du logement. Au total, ce sont entre 20.000 et 30.000 appartements qui sont loués pour de courtes durées de manière illégale à Paris, principalement par le biais de la plateforme Airbnb, une chiffre certes encore faible au regard du total d'1,3 million de logements situés intramuros.

La population baisse dans les arrondissements touristiques

Du reste, « on ne peut pas d'un côté faire des efforts considérables pour réaliser 10.000 nouveaux logements par an, et en parallèle perdre des surfaces d'habitations à cause des locations touristiques illégales », indique Ian Brossat. Dans les statistiques, le développement frénétique des locations meublées touristiques commence en partie à se matérialiser. Selon son dernier recensement, l'Insee constate que les 1er, 4ème et 6ème arrondissements parisiens, parmi les plus prisés des touristes, perdent des habitants.

Comme dans beaucoup d'autres grandes villes mondiales, l'invasion d'Airbnb devient l'une des préoccupations majeures de la municipalité. Anne Hidalgo ne veut pas que l'on se souvienne de son action comme celle d'une maire qui aura laissé ce phénomène se développer au détriment du bien-être des parisiens. D'autant que c'est un mauvais pari électoral : à Barcelone, la nouvelle maire Ada Colau a été élue sur le thème de la régulation des locations sauvages, notamment par le biais d'Airbnb, avec des slogans comme « Barcelone ne finira pas comme Venise ». Les Barcelonais reprochait à la municipalité précédente d'avoir fait de leur centre-ville une véritable cité à touristes.

Opérations coup de poing

Pour ne pas en arriver là, la mairie de Paris mène notamment des opérations coup de poing dans les quartiers où l'offre de locations saisonnières illégales est importante. « L'idée est de sanctionner les multipropriétaires récidivistes qui sont des professionnels de l'hôtellerie clandestine », martèle Ian Brossat. Ainsi mardi et mercredi derniers, dans les 1er et 6ème arrondissements, les services de la mairie de Paris ont perquisitionné plusieurs centaines de logements afin de dénicher ceux qui seraient loués de manière illégale pour de courtes durées.

Ces arrondissements sont pourtant dirigés par des élus de l'opposition, Jean-François Legaret et Jean Pierre Lecoq, mais ces deux élus ont largement soutenu l'initiative de la municipalité. Une telle entente politique « est rare », constate l'élu PCF Ian Brossat, qui ajoute que « sur le reste des sujets politiques, on n'est jamais d'accord ». Preuve que la lutte contre les dérives Airbnb dépasse les clivages politiques et devient un sujet de bien commun. « On s'accorde sur le fait que Paris ne peut pas devenir un parc à touristes », note Ian Brossat.

Une politique hyper contraignante

En mai dernier, déjà 2.000 logements avaient été contrôlés dans les 3ème et 4ème arrondissements par les services de la mairie de Paris. « Et 5 % d'entre eux étaient en situation d'infraction », ajoute-t-il. Ce qui avait donné lieu à des amendes, à des remises en location résidentielle, ainsi qu'à des changements d'usage en locaux commerciaux. Sur ce dernier point, la politique de la mairie de Paris est très contraignante car elle veut maintenir un maximum de surfaces d'habitations disponibles.

En effet dans la loi, une location meublée touristique doit avoir un statut commercial et non résidentiel. Or, à Paris, le changement de statut d'un local résidentiel en local commercial doit être assorti d'une compensation. Concrètement dans les arrondissements du centre de la capitale (du 1er au 9ème) où l'offre de logements est largement insuffisante, la règle impose au propriétaire en contrepartie d'un changement d'usage, d'acheter un autre local commercial d'une surface deux fois supérieure qu'il devra ensuite transformer en local d'habitation. Et dans les autres arrondissements (du 10ème au 20ème), la règle impose en contrepartie au propriétaire d'acheter une surface commerciale équivalente et de la transformer en logement. De quoi endiguer les pertes de surfaces d'habitations.

Alliance internationale

Mais ces mesures, aussi dissuasives soient-elles, sont encore largement insuffisantes pour contrecarrer la montée en puissance des pratiques illicites sur des plateformes de type Airbnb. Une municipalité isolée, certes importante, ne peut lutter contre les forces puissantes du marché. Elle a besoin d'appuis. C'est pourquoi la Ville de Paris demande d'une part à l'Etat de relever les plafonds d'amendes, peu dissuasifs pour les multipropriétaires récidivistes, de 25.000 à 100.000 euros.

Et d'autre part la municipalité souhaite créer une alliance internationale avec les villes de Barcelone, Madrid et New-York, confrontées comme Paris aux dérives d'Airbnb, pour instaurer un rapport de force, et contraindre la société américaine - valorisée plus de 25 milliards de dollars - et ses concurrents à communiquer des informations sur leurs clients. Une telle lutte serait possible car « ces sites sont complices en hébergeant des annonces illégales !», commente Ian Brossat. La capitale française souhaiterait notamment qu'Airbnb bloque les annonces mises en ligne plus de 120 jours par an sur son site, ce que la firme rejette.

Où est le partage ?

Airbnb se dit pour l'instant prête à informer ses propriétaires clients du droit en vigueur, mais il est hors de question pour la plateforme de donner accès à ses fichiers aux autorités. Ce comportement est aussi la preuve qu'Airbnb s'éloigne des valeurs d'amitiés et de partage qu'elle aime mettre en avant dans sa communication. Elle estime faire partie d'un monde pleinement concurrentiel et refuse de coopérer pleinement. Or « avec les locations touristiques illégales, nous sommes dans une économie de la prédation pure et simple. On n'est pas du tout dans l'économie du partage », regrette Ian Brossat.

Par moment, la plateforme américaine assume l'objet de son activité : créer des compléments de revenus à ses clients, avec des slogans publicitaires comme « mon appart' aide à financer mon premier film » ou « ma chambre d'amis paie ma moto vintage ». Assurément, Airbnb est avant tout, pour un propriétaire, un moyen de gagner de l'argent.