Mario Draghi repart à l'offensive contre l'inflation faible

Par Romaric Godin  |   |  1318  mots
Mario Draghi va lancer une nouvelle phase de politique d'assouplissement quantitatif (Crédits : Reuters)
Le président de la BCE a implicitement annoncé de nouvelles mesures pour mars. Mettant en garde contre les "effets de second tour", il semble avoir fait taire l'opposition à de nouveaux assouplissements monétaires.

Mario Draghi, ce 21 janvier, a accéléré. Le 3 décembre, le président de la BCE avait décidé, de ne pas aller aussi loin que le souhaitait le marché dans les mesures prises. Une baisse de dix points de base du taux de dépôt et un allongement de 6 mois des rachats de titres publics avaient donc été décidés, provoquant une correction. Il s'agissait à la fois de garder des « munitions », mais aussi de calmer la mauvaise humeur de ceux qui, dans le Conseil des gouverneurs et en dehors, estiment que la BCE va trop loin pour contrer un danger déflationniste jugé « inexistant. »

Mais cette fois, le président de la BCE est en mesure de prouver par les faits que ces annonces étaient non pas inutiles, mais insuffisantes. Aussi s'est-il empressé dans la conférence de presse d'annoncer rapidement que l'institution de Francfort « réexaminera sa position monétaire en mars. » Une phrase qui a tous les atours d'une promesse ferme d'un nouveau cycle d'assouplissement de la politique monétaire de la BCE. Il semble donc désormais évident que, dans six semaines, Mario Draghi donnera le feu vert à une augmentation des rachats et, sans doute, a une nouvelle coupe dans le taux de dépôt.

Eviter les « effets de second tour »

Pourquoi une telle annonce ? Mario Draghi le dit clairement : les perspectives d'inflation se sont détériorées par rapport à début décembre. Il est vrai que, malgré sa timide reprise, l'économie de la zone euro doit faire face à de forts vents contraires : la crise sur les marchés émergents qui ne s'améliore guère, la « volatilité » sur les marchés financiers, le risque géopolitique, la baisse continue du prix du pétrole. Tout ceci plaide en faveur d'une inflation plus faible, donc d'un risque renouvelé de déflation. Le président de la BCE a, du reste, fait un pas nouveau lors de ces réponses aux journalistes : il évoqué les « effets de second tour » de la baisse du pétrole. « Toutes les mesures d'anticipation d'inflation ont reculé, a-t-il souligné, et leur corrélation avec l'inflation et les prix du pétrole actuels ont augmenté. »

Ce que, désormais, Mario Draghi, veut clairement éviter c'est que la baisse des prix ne s'inscrive dans un cercle vicieux : les agents économiques pourraient désormais raisonnablement être en droit d'attendre la transmission de la baisse des prix du pétrole sur l'ensemble des biens et services produits. Et dès lors, ils pourraient attendre alors la baisse des prix futurs. Or, cette attente reviendrait à entrer de plain-pied dans une logique déflationniste. Les entreprises, pour vendre aux consommateurs, devraient alors baisser leurs prix de vente et comprimer leurs marges. C'est cela que Mario Draghi souhaite éviter. Et c'est pour cela qu'il renforcera encore en mars son arsenal.

Une contre-attaque ?

Pour Mario Draghi, c'est bien cette menace qui représente l'élément qui a changé par rapport au mois de décembre. Mais en réalité, cette menace de « contagion » de la baisse du prix du pétrole est ancienne. En 2010, une étude de la BCE estimait que l'impact de la variation du prix du pétrole sur l'indice des prix était « indirect » à hauteur d'un tiers. Le fait, cependant, que le président de la BCE en parle ressemble fort, en réalité, à une contre-attaque du camp des « colombes » qu'il dirige contre les « faucons » qui l'avait en décembre freiné. Ce que Mario Draghi dit à ses détracteurs est que leur volonté d'attente en décembre a conduit à une nouvelle dégradation de la situation. Leur résistance, une nouvelle fois, doit donc céder. Aussi Mario Draghi a-t-il, non sans triomphe, insisté sur « l'unanimité » du Conseil à défendre sa position. Désormais, preuve est faite que l'attente n'était pas une bonne solution. Dans sa longue lutte contre le président de la Bundesbank, Jens Weidmann, l'Italien a, ce jeudi, marqué un nouveau point.

Un Mario Draghi déterminé

C'est donc un Mario Draghi déterminé qui a parlé ce 21 janvier. Sûr de son fait, insistant sur les effets déjà positifs de sa politique, notamment dans la distribution de crédits, il a terminé la conférence de presse sur ses mots : « nous n'abandonnons pas ! » Un peu plus tôt, il avait encore affirmé que la BCE ne « se capitulait pas. » Et de marteler à nouveau que la BCE n'avait « pas de limite » à son action. Il a aussi répété que son objectif était bien la stabilité des prix et non la « profitabilité des banques. » Une fin de non-recevoir à ceux qui s'inquiètent de l'impact de la « répression financière » - et notamment des taux négatifs - sur les banques. Bref, c'est un Mario Draghi libéré de ses contraintes internes et - disons-le - idéologiques qui s'est présenté ce jeudi. Mais cette libération ne signifie pas le triomphe contre le danger déflationniste.

Une bataille difficile

Car, malgré des signes positifs sur le crédit, l'assouplissement quantitatif de la BCE se montre toujours incapable de contenir le risque déflationniste décrit plus avant. L'économie de la zone euro a besoin, pour cela, d'une impulsion intérieure venant compenser les faiblesses externes qui tirent l'inflation vers le bas. Elle a besoin que les entreprises investissent et qu'une dynamique de salaires à la hausse se mettent en place pour que les gains de pouvoir d'achat ne s'appuient pas seulement sur une baisse du prix du pétrole dont on a vu les effets pervers. Or, cette dynamique, la BCE seule ne peut réellement l'enclencher sans que les pouvoirs publics viennent allumer l'étincelle.

Certes, comme à son habitude, Mario Draghi a récité l'antienne des « réformes structurelles » pour dynamiser l'économie, mais qu'on ne s'y trompe pas : ce ne peut être une priorité pour la BCE. Les réformes du marché du travail qui viendraient, par une flexibilisation supplémentaire, exercer encore une pression sur les salaires à la baisse ne peuvent être sincèrement souhaités par une banque centrale dont la politique ne vise qu'à obtenir des résultats inverses de ces derniers. C'est là la relique de la communication classique de la BCE. Mais il convient de ne pas oublier que la banque centrale combat aujourd'hui les effets de cette politique menée de 2010 à 2013 qui a fini par comprimer les revenus des consommateurs et rendre l'inflation atone.

Convaincre les Etats d'agir

La réalité - et Mario Draghi a davantage insisté sur ce point - est qu'une politique budgétaire plus active, soutenant et amorçant l'investissement, est indispensable. Pour le moment, elle n'est pas à l'ordre du jour. Tout juste doit-on se féliciter de ne plus voir de pression négative des budgets européens sur l'économie. Mario Draghi devra donc encore aller au combat contre la déflation seul, avec les seules armes monétaires. Encore une fois, il comptera sur un affaiblissement de l'euro pour agir. Mais cet effet, on l'a vu avec les mesures précédentes, est temporaire. Jusqu'où Mario Draghi est-il prêt à aller ? Peut-il oser envisager un « QE pour le peuple » avec une création monétaire directement dirigée vers les consommateurs ? Ou bien, attend-il plutôt, comme il vient de le faire, de convaincre par les faits les gouvernements d'agir ? Confronté à un risque aigu de crise, les Etats - ou plutôt dans l'esprit de l'Italien les autorités européennes - accepteraient alors de bâtir un vrai plan de relance. Et Mario Draghi prendrait, en attendant, des mesures « d'endiguement » du risque. Mais le danger de cette stratégie est que les Etats se jugent suffisamment protégée par la BCE - comme c'est le cas depuis 2013 - et alors n'agissent pas. Rien n'est donc moins sûr que la victoire de Mario Draghi