Areva démantelé : quel nouveau Yalta du nucléaire ?

Par Christian Stoffaës  |   |  1232  mots
(Crédits : Gilles Paire – fotolia.com)
Les lourdes pertes d’Areva enfin constatées obligent le groupe nucléaire à se recapitaliser et à céder des actifs. EPR, Finlande, Uramin, grands contrats manqués : un champ de ruines, alors qu’étaient réunies toutes les conditions de continuation du succès du nucléaire français. Comment en est-on arrivé là ? Quelles pistes pour un nouveau Yalta du nucléaire avec EDF ?

L'Etat étant actionnaire commun (à hauteur de quelque 85%) d'EDF et d'Areva, la crise actuelle du spécialiste du nucléaire offre l'occasion de redistribuer son portefeuille et d'y tracer de nouvelles lignes de démarcation, l'Etat souhaitant confier à EDF la reprise de l'activité réacteurs nucléaires. EDF est reconnu leader dans ce domaine. Cette opération est un démantèlement d'Areva, groupe industriel fondé il y a quinze ans par la fusion de Framatome et de Cogema.

Ce n'est pas simplement un retour au statu quo mais un nouvel épisode qui s'ouvre. Il faudra restructurer les équipes d'ingénieurs, reconstituer le catalogue, etc. Il restera ensuite à connaitre le futur de l'aval du cycle et de la filière plutonium, qui faisaient partie intégrante du Yalta EDF-CEA de 1969.

On a tout dit des ambitions excessives d'Areva et de la témérité de s'affronter à son principal client. Mais pour comprendre, un éclairage historique s'impose. Dans électronucléaire on trouve les deux vocables - électricité et nucléaire : dès lors la question depuis l'origine est de savoir où tracer la frontière entre les deux superpuissances EDF et CEA.

La France a remarquablement réussi : 58 réacteurs, du même modèle, permettant de conséquentes économies d'échelle, harmonieusement répartis sur 19 sites interconnectés à haute tension ; l'électricité la moins chère du monde, pour un pays pourtant cruellement dépourvu de ressources énergétiques ; un bilan écologique sans carbone ; un atout décisif pour notre pays.

Ce succès a reposé sur une organisation industrielle assurant la coopération efficace entre le pôle électricité et le pôle atomique français. La répartition des rôles alloués à chacun - le « trépied » Framatome-Direction de l'Equipement d'EDF- CEA- fonctionnera un quart de siècle pour assurer ce remarquable succès.

Après la fin du programme d'équipement national (la dernière centrale, Civaux, est mise en service en 1997), les ambitions concurrentes, portant notamment sur le leadership à l'exportation, briseront l'harmonie au sein de "l'équipe de France du nucléaire". Les filiales industrielles du CEA Framatome et Cogema sont fusionnées en 1999 pour créer un groupe intégré fort. Le secteur privé, Alcatel, successeur lointain d'Empain se retire. Le nouveau modèle de réacteur EPR, issu de la coopération avec Siemens plus sophistiqué que nos bons vieux REPs, se révèle plus coûteux et difficile à construire comme en témoignent la dérive des coûts et des délais du projet en Finlande, et même à Flamanville pourtant situé sur territoire français. Les disputes incessantes entravent la conquête des marchés étrangers prometteurs, et ce alors qu'EDF et Framatome avaient remarquablement réussi ensemble la construction de Daya Bay en Chine, ou de Koeberg en Afrique du Sud.

La frontière des monopoles stratégiques

Les dispositions d'origine, fixées à la Libération, instituent des monopoles d'Etat dans deux secteurs stratégiques. Selon l'ordonnance du 30 octobre 1945 le Commissariat à l'énergie atomique se voit conféré le monopole des questions nucléaires et doté d'un statut exceptionnel "mêlé au Gouvernement et cependant doté d'une grande liberté d'action", stipule le texte. Plus qu'un organisme de recherches le CEA est l'Etat lui-même : il est notamment chargé de "réaliser à l'échelle industrielle les dispositifs générateurs d'énergie d'origine atomique".

La loi du 8 avril 1946 nationalisant les 1450 entreprises d'électricité en confie le monopole à Electricité de France. De ces textes fondateurs résultera la compétition pour le leadership dans l'électronucléaire. Quelle technologie faut-il choisir entre toutes celles qui s'affrontent aux premiers âges de l'énergie atomique ? La guerre des filières opposera pendant une décennie les deux organismes, chacun s'appuyant sur un puissant corps social : la CGT, le PCF, l'idéologie du service public et de la Reconstruction d'un côté ; les Gaullistes, la Défense nationale, l'indépendance stratégique de l'autre- ceux-là mêmes qui avaient convergé à la Libération. Au moment où l'énergie nucléaire bénéficie d'un puissant élan (Atoms for Peace aux Etats-Unis ; Euratom en Europe), le CEA, se considérant comme le prescripteur, le constructeur, et l'exploitant des centrales nucléaires (comme son homologue soviétique l'est resté) vise à imposer la filière graphite-gaz (UNGG). L'intérêt de cette technologie est d'utiliser de l'uranium naturel, la France ne disposant pas alors la capacité de production d'uranium enrichi et qu'elle permet de produire par le retraitement des combustibles irradiés le plutonium, matière dont on fabrique la bombe atomique. Plusieurs centrales graphite-gaz seront construites - Chinon, Saint-Laurent des Eaux, Bugey.

EDF préfère quant à elle la technologie de l'eau légère pressurisée (REP), la jugeant plus compétitive : les faits lui donneront raison puisque c'est celle qui a gagné dans le monde. Mais elle requiert de l'uranium enrichi comme combustible et la technologie est américaine, les brevets du PWR étant détenus par Westinghouse et son licencié en Europe le groupe belge Empain. Pour la tester, EDF, en association avec la compagnie électrique belge ce qui lui permet de parer aux accusations de trahir l'intérêt national, construit Chooz A dans les Ardennes, centrale souterraine située exactement sur la frontière.

Le 17 octobre 1969 l'accident ayant entraîné la fusion du coeur du réacteur de Saint-Laurent des Eaux va permettre au gouvernement d'imposer son arbitrage. Le terrain est libre pour définir de nouveaux choix. De Gaulle est parti en avril ; André Decelle, inlassable adversaire du graphite gaz, a démissionné de la direction générale d'EDF, à qui succède Marcel Boiteux ; l'administrateur général du CEA Robert Hirsch est remplacé par André Giraud ; la commission PEON tranche en faveur du REP.
La nouvelle répartition des rôles est fixée : le CEA renonce au rôle de maître d'oeuvre des chantiers et d'exploitant des centrales ; la licence PWR est francisée au profit de Framatome, dont sont partenaires le CEA et Creusot- Loire, héritier d'Empain-Schneider ; le CEA filialise ses activités industrielles.

En contrepartie, EDF accepte d'adhérer au schéma du cycle intégré du combustible, de la mine à l'enrichissement, au retraitement et au surgénérateur. Et surtout d'y contribuer financièrement. Car l'usine de Tricastin de production d'uranium enrichi, basée sur la diffusion gazeuse ; l'usine de La Hague de production de plutonium, prolongement de Marcoule ; le prototype de surgénérateur de Creys-Malville, le combustible MOX, c'est-à-dire les justificatifs civils de la filière plutonium, coûtent cher. Le budget de l'Etat et du CEA avaient besoin des contributions du consommateur d'électricité pour y pourvoir, comme aujourd'hui pour la recapitalisation d'Areva.

Le « Yalta du nucléaire » consécutif à l'accident technique de Saint Laurent des Eaux ouvrira la voie à la mise en oeuvre du programme électronucléaire français : d'abord dés 1970, le REP se substitue au projet UNGG de Fessenheim, en coopération avec les Allemands et les Suisses; le programme Messmer, décidé dans l'émotion nationale du choc pétrolier de 1973 ; puis la success story que l'on connaît. Excédé des disputes, l'Etat vient de fixer de nouvelles feuilles de route : de « l'accident financier » d'Areva émerge un nouveau Yalta, qui devrait permettre de valoriser pleinement l'atout nucléaire français, dont on attend la suite.