« Le monde musulman doit se ressaisir », par Jawad Kerdoudi, président de l'IMRI (Maroc)

Par Jawad KERDOUDI  |   |  935  mots
Jawad Kerdoudi, Président de l'Institut marocain des relations internationales (IMRI) (Crédits : Alfred Mignot)
Président de l'Institut marocain des relations internationales (IMRI), Jawad Kerdoudi analyse ici comment la multiplicité des attentats jihadistes dans le monde a provoqué un mouvement d'islamophobie, particulièrement en Europe et aux États-Unis. Une « alerte » à laquelle les musulmans se doivent de réagir, estime-t-il : en réfutant « les arguments fallacieux de Daech », en mettant fin à « la lutte fratricide entre chiites et sunnites », en promouvant « l'État de droit et la démocratie »…

Ce sont les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, et du 2 décembre 2015 à San Bernardino aux États-Unis, attribués à des éléments islamistes radicaux, auront été la goutte qui a fait déborder le vase.

Aux États-Unis, après les attentats de Paris, le candidat républicain aux élections présidentielles américaines Donald Trump n'a pas hésité à proposer l'interdiction de l'entrée des musulmans dans le pays. Auparavant, il avait également proposé l'enregistrement des musulmans sur un registre spécial afin de mieux les surveiller, et refusé l'accueil des réfugiés syriens aux États-Unis. Il a également demandé la surveillance des mosquées et leur fermeture en cas de risque d'attentats. Il a enfin déclaré que de nombreux musulmans sont favorables au jihad violent. Malgré ces propositions et déclarations aberrantes, Donald Trump bénéficie toujours de 30% des intentions de vote des républicains.

« La porte ouverte à une islamisation du pays »

En Europe, la montée de l'islamophobie est une réalité. Les dernières élections régionales en France ont crédité le parti extrémiste Front national de 30 % de votes au premier tour. On a dénombré 330 agressions, menaces et dégradations anti-islamiques en France de janvier à septembre 2015.

Les autres partis extrémistes européens ne sont pas en reste. Le parti d'extrême-droite FPO en Autriche a réalisé un score de 32 % lors des élections municipales. Il est suivi par l'UDC en Suisse avec un score de 29 % aux élections fédérales. En Suède, pays des droits de l'Homme et de la tolérance, le parti SD anti-immigration a bénéficié de 25 % d'intentions de vote. Enfin le parti nationaliste DF au Danemark a obtenu un score de 21%. À cela il faut ajouter 10 000 personnes qui se sont rassemblées en Allemagne à l'appel du Pegida, part des « Patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident ».

Les pays de l'Europe de l'Est partagent la même tendance. Les élections polonaises ont offert 39 % de voix en mai 2015 au parti conservateur Droit et Justice, qui présente l'immigration comme « la porte ouverte à une islamisation du pays qui ruinerait son héritage chrétien ». Le Premier ministre hongrois Victor Orban a déclaré à la presse en septembre dernier : « Les immigrés sont avant tout des musulmans qui mettent en péril l'identité chrétienne de l'Europe ».

« Réfuter les arguments fallacieux de Daech et de ses criminels »

Nous, musulmans, devons considérer comme une alerte cette montée de l'islamophobie aux États-Unis et en Europe. Certes, des voix s'y sont élevées  pour combattre ces dérives extrémistes. Le porte-parole de la Maison-Blanche a déclaré : « Le respect de la liberté du culte est inscrit dans notre déclaration des droits de l'Homme » et « les discriminations religieuses sont condamnées par la constitution américaine ».

Marc Boot, qui est républicain et expert en histoire militaire, a qualifié Trump de « fasciste ». John Noonan, Conseiller du candidat républicain Jeb Bush, a précisé que l'enregistrement fédéral obligatoire des citoyens américains sur la base d'une identité religieuse est du fascisme. Le New York Times a dénoncé « les mensonges racistes de Donald Trump ». La républicaine Liz Mair a créé une nouvelle société «Trump Card LLC » pour « vaincre et détruire Donald Trump ». En Europe également, Manuel Valls a déclaré que « Donald Trump attise la haine contre les musulmans » et David Cameron que « Donald Trump veut semer le désordre ».

Nous aussi, musulmans, devons réagir à cette alerte. Nous devons tout d'abord expliquer que Daech et les jihadistes qui commettent des attentats sont une infime minorité de la communauté musulmane forte de 1,6 milliard d'individus. Cette infime minorité ne peut se revendiquer l'Islam, qui pour une immense majorité de croyants, est une religion de paix et de tolérance.

« Combattre le terrorisme militairement et idéologiquement »

L'Organisation de la coopération islamique (OCI) devrait partout dans le monde expliquer les vrais fondements de l'Islam et réfuter les arguments fallacieux de Daech et de ses criminels qui répandant la terreur partout dans le monde. Les grandes nations musulmanes d'Asie - Indonésie, Pakistan, Malaisie, Turquie - devraient se manifester davantage, car elles sont elles aussi concernées par l'islamophobie. Il faut aussi mettre fin à la lutte fratricide entre chiites et sunnites qui affaiblit le monde musulman.

Il est nécessaire partout dans le monde musulman d'entamer et de poursuivre les réformes structurelles pour promouvoir les droits de l'Homme, notamment l'égalité homme/femme, l'État de droit et la démocratie. Il faut également promouvoir l'éducation et éradiquer l'analphabétisme dans tous les pays musulmans.

« Pour vaincre définitivement Daech... »

Parallèlement à cette action idéologique et médiatique, il faut aussi mettre fin à Daech qui est la source du terrorisme jihadiste international. Il faut à ce sujet saluer l'initiative de l'Arabie saoudite qui a mis sur pied une coalition de 34 pays musulmans pour « combattre le terrorisme militairement et idéologiquement partout dans le monde musulman ». Font partie de cette coalition des pays asiatiques tels que le Pakistan et la Turquie, et des pays africains comme l'Égypte, le Maroc et le Sénégal.

Les frappes aériennes contre Daech ont montré jusqu'à maintenant leur inefficacité. Pour vaincre définitivement Daech, la coalition menée par l'Arabie saoudite doit mettre sur pied une armée de 100 000 hommes pour récupérer au sol les territoires irakien et syrien sous l'égide de l'État islamique.     
En conclusion, le monde musulman doit se ressaisir pour s'assurer un avenir décent parmi la communauté internationale.

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