Le jihadisme, un péril décennal

Par Pierre Yves Cossé  |   |  1475  mots
(Crédits : DR)
A propos d'une véritable encyclopédie du jihadisme français, "Les Revenants". Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Ce n'est pas un simple recueil de témoignages de jihadistes français par un grand reporter, David Thomson. C'est beaucoup plus. Les Revenants (Seuil/les Jours) sont une véritable encyclopédie du jihadisme français, dont le complément est sa première enquête Les Français jihadistes (Les Arènes).  Non seulement le nombre des jihadistes interviewés est considérable, une centaine,  mais des notes en bas de page et des précisions données dans le corps du texte, éclairent  les aspects historiques, géographiques, sociologiques, théologiques.

Un précurseur

David Thomson a été un précurseur. Il criait « au feu ! » en particulier à la télévision, alors que les spécialistes ricanaient ou lui coupaient la parole. C'était l'époque où le premier de nos flics, toujours à la télévision, traitait Mohammed Merah de « loup solitaire » petit mec de banlieue, incapable de s'insérer dans un réseau international. Depuis, la police sous estime moins son adversaire, elle a appris et est mieux informée. Progrès plus variables chez les juges et les psy de toute nature ; certains sont parfaitement lucides comme le juge Trévidic, considéré par ses «  clients » comme « comprenant les choses et en mesure de juger en conséquence » D'autres restent naïfs.

 Un retard a  subsisté pour les jihadistes de sexe féminin. Le préjugé sexiste jouant, elles étaient considérées comme des victimes de la domination masculine et désireuses de retrouver leurs maris (parfois épousés sur skype...) Après un interrogatoire, elles étaient très généralement relâchées- la prison étant considérée comme source de radicalisation- et seulement obligées de suivre une cure de déradicalisation douce, comme on pratique pour des « ex alcooliques. La naïveté a fondu avec l'attentat raté des bonbonnes de gaz au centre de Paris en 201, perpétré par de très jeunes filles. Même si peu d'entre elles ont participé à la lutte armée, elles sont parties librement, partageant la même idéologie que les hommes et  solidaires de leur combat.

 Un recrutement diversifié

Même si la majorité des jihadistes viennent de milieux populaires, sont issus de milieux religieux (70%) -généralement traditionnels- et ont un niveau d'instruction modeste, simplifier serait une erreur car il existe des situations extrêmement diverses.

Relevons la dizaine de jeunes passés de l'armée française à celle du calife. L'ex commando parachutiste, à qui l'on faisait chanter « et nous ferrons flotter le drapeau français sur les terres de l'Islam » voit  dans ses camarades d'armes des croisés : « ils avaient vraiment des têtes de chevaliers, à la seule différence qu'au lieu de porter une soutane blanche avec une croix rouge, ils étaient habillés du treillis règlementaire vert et noir et de l'insigne de l'unité » L'engagé dans l'armée française « par simple attrait pour le meurtre rémunéré » est devenu l'un des bourreaux les plus sanguinaires de l'Etat islamique.

Parmi les convertis, soit 10% souvent d'origine antillaise ou subsaharienne, citons l'ancien enfant de chœur breton et scout de France, un décroché du système scolaire qui trouvait la religion catholique trop compliquée.

Et parmi les nombreux ex-rappeurs, notons la tentative de l'un d'entre eux pour enregistrer un chant religieux (nashid) la musique a capella n'étant pas interdite comme la musique instrumentale.

Des revenantes relativement plus nombreuses mais toujours radicalisées

Les « revenantes » sont plus nombreuses que les « revenants » Certaines sont rentrées pour accoucher en France et ne voulaient pas que leurs bébés soient considérés comme apatrides. En Syrie, la  majorité semble avoir accepté la polygamie  parce qu'inscrite dans la charia, d'autant que certains maris laissaient la première épouse chercher la coépouse. Plus difficile à supporter, l'inactivité, qui après des premiers mois « Club Méditerranée »  était devenuet pesante,  les conditions matérielles s'étant fortement dégradées avec les bombardements de la coalition. Mais c'est  la succession rapide des divorces et des mariages qui était le plus difficile à vivre. Le divorce est « super facile » plus rapide qu'en France : «  quand une femme ou un homme veulent divorcer, ils divorcent » Compte tenu du nombre élevé de maris tués, un sur cinq environ, les veuves ont été nombreuses et leur sort n'était pas enviable.

L'horreur des maisons pour femmes

Les veuves sont tenues de résider dans des maisons pour femmes, comme les divorcées et les arrivantes. Il leur est interdit de sortir de ces maisons à étages où s'entassent plusieurs centaines de femmes. Le confort est sommaire, de simples matelas posés à même le sol dans de grandes pièces communes. Des esclaves yézidis, capturées en Irak, font le ménage. Sur des écrans de télévision, sont projetées en permanence des scènes de guerre et des exécutions.

Après un délai de viduité de quatre mois et dix jours, elles pourront sortir si elles s'unissent religieusement avec un membre de l'EI. Chaque jour, des djihadistes frappent à la porte. Après avoir vu le visage mais pas leurs cheveux et s'être entretenu pendant environ quinze minutes, ils font, ou non, une offre. La femme peut dire non. Sur ce « marché » les Arabes, « la race suprême » sont les mieux vus. Les Noirs sont considérés comme « n'ayant pas le même niveau que les Blancs ou les Arabes » Quant aux rares Asiatiques « aux yeux bridés » ils ne trouvent pas preneur.

On comprend que cette perspective d'une vie dans ces sortes de prisons et d'un remariage avec inconnu incite à la fuite et au retour de jeunes filles souvent mineures. Revenues en France, une bonne partie continue de rejeter  les valeurs de la société française et a le même désir de revanche sociale que le jihadiste mâle. Une revenante affirme « je ne me sens pas française, je suis musulmane, j'ai pas besoin de nationalité française »Une autre est agacée par une déradicalisation qui la traite comme des victimes de leurs familles, de la société et des hommes, bref comme de grands enfants.

Une déradicalisation qui patine

La déradicalisation est jugée inadaptée et inacceptable. Les jihadistes ne se considèrent pas comme des « radicaux » mais comme des musulmans en conformité avec ce qu'ils suivent, c'est-à-dire le Coran et la Sunna. Etre en conformité avec l'Islam, c'est pour eux être opposé à la République et à la démocratie, le droit à produire la loi n'appartenant qu'à Dieu. La preuve en est donnée par des versets du Coran et des milliers de hadith qui s'harmonisent parfaitement avec les évènements actuels. Ils admettent plus facilement qu'on cherche à les « désengager » et à les sortir d'une radicalité violente. D'aucuns d'ailleurs sont tenants d'un salafisme paisible incompatible avec les méthodes de Daesh.

La prison, terre de jihad

Comme cela a été dit par plusieurs observateurs, la prison radicalise, y compris des détenus incarcérés non pour djihadisme, qui trouvent une légitimation religieuse à leurs  délits ou crimes de droit commun. Entrainés par le huis clos idéologique, beaucoup se confortent dans leurs convictions. La prison est jugée comme une épreuve positive qui donne des points pour le paradis. La ruse est une pratique courante pour détourner l'attention des gardiens : on fume, on porte une tenue de jogging et on se dissimule pour prier. En même temps, on reste connecté avec des réseaux extérieurs grâce à des portables miniature (qui coutent entre 300 et 400 euros) Les « pires » seraient ceux qui ont été empêchés d'aller en Syrie et qui veulent mourir en martyrs en France.

Au total, à l'été 2016, les « détenus terros » sont 325, dont 260 en région parisienne. La majorité n'est pas repentie. Et plus de 1440 détenus seraient en voie de radicalisation.

 Un péril décennal

Ces chiffres illustrent les menaces qui pèsent sur la France,  que David Thomson appelle le « péril décennal ». Ils sont à rapprocher du nombre des jihadistes encore en Syrie,  700, dont 280 femmes. Ils ne représentent pas le seul danger. A côté des revenants missionnés par Daesh, les revenants déçus mais non repentis et capables de passer à l'acte individuellement sont également menaçants. Le pire danger pourrait venir d'une troisième catégorie : celle  des sympathisants restés en France,  moins « professionnels » mais parfois  plus fanatisés, qui s'inscrivent dans la nouvelle stratégie de Daesh, c'est à dire rester dans le pays pour y tuer le maximum de civils par tous les moyens possibles.

On voudrait rejeter une  perspective aussi sombre mais en l'état actuel de notre information, c'est celle qui apparait la plus plausible.

Pierre-Yves Cossé

Mars 2017