Les Français ont-ils raison d'être mécontents de la campagne électorale ?

Par Pierre Yves Cossé  |   |  1046  mots
(Crédits : DR)
Les Français ont-ils raison de se plaindre de cette campagne électorale, des débats, des candidats, d'une longueur excessive? Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Les Français ne sont pas satisfaits de la campagne pour l'élection présidentielle, ni des débats, ni des candidats, ni de la longueur jugée excessive. Ils hésitent plus que d'habitude et s'abstiendraient davantage. C'est au moins ce que répètent à satiété sondeurs et observateurs politiques. Est-ce justifié ? Il ne semble pas.

 Ce que la grande majorité d'entre eux rejetait, c'était la répétition du face à face de 2012, Hollande/Sarkozy. Cela a été évité par les Primaires. N Sarkozy a été sèchement battu au premier tour et Hollande les redoutant s'est retiré. Succès indiscutable de la procédure ! Le débat opposant les candidats a été dans l'ensemble de bonne tenue et a même abordé des thèmes nouveaux avec B Hamon. Quant au fait que le vainqueur à droite soit poursuivi par la justice n'à rien à voir avec les primaires. Celles-ci ne sont pas plus responsables du refus par Marine Le de répondre à la convocation d'un juge.

 Une classe politique corrompue?

Source de mécontentement manifeste: toute la classe politique serait corrompue. Il n'en est probablement rien. Les corrompus et les voleurs ont toujours existé, comme le montre malheureusement l'histoire de nos républiques. Ce qui a changé, c'est le contrôle devenu beaucoup plus strict et les exigences des Français. Les affaires récentes ont suscité la mise en place d'autorités spécialisées et de procédures efficaces. François Fillon affirme que dans le passé il n'aurait pas été poursuivi dans les mêmes conditions. Cela est exact. Suite au scandale Cahuzac, une loi qu'il n'a pas votée, a créé un parquet national financier pour ce genre d'affaires. Nous vivons une période de transition ; la vigilance s'est accrue mais les comportements des élus ne se sont pas adaptés. Le résultat est une suspicion généralisée des électeurs avec ses excès : immixtion dans la vie privée dont se complaisent les media. Faut-il qu'Emmanuel Macron rende compte de l'usage de revenus déclarés et fiscalisés à un taux élevé ?

 Insatisfaction

Insatisfaction forte liée au déroulement de la campagne. Aucun thème majeur n'a émergé. N'est-ce pas plutôt un signe de maturité ? Les thèmes de « La fracture sociale » chère à Jacques Chirac et du « travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy se sont effacés à l'épreuve du pouvoir. La complexité du monde et des problèmes a pour conséquence qu'une demi-douzaine de questions doivent être affrontées simultanément : sécurité, chômage, changements technologiques et formation, immigration, développement durable, sécurité internationale, Europe. Cela complique certes la tâche des commentateurs et ... des électeurs. C'est le prix de la démocratie au vingt et unième siècle.

Les formes du débat ont changé. L'affrontement direct à la télévision des cinq principaux candidats, une première, est un progrès, même si la contrepartie est une importance excessive donnée à l'image des candidats au détriment des programmes.

L'importance prise par les réseaux sociaux est à la fois positive et négative. Les excès ont été plus marqués lors des dernières élections anglaise et américaine et les efforts de décodage des falsifications plus systématiques en France. Mais il faut prendre au sérieux cette demande nouvelle de participation à la vie démocratique, à laquelle devra répondre le prochain président ; une «  invention démocratique » s'impose pour mettre en place des lieux et des procédures, où les citoyens puissent s'exprimer entre deux élections.

 Une décomposition politique bien antérieure à l'élection

L'affaiblissement des partis politiques de gouvernement, qui déboussole les observateurs et une partie des électeurs est bien antérieur à l'élection présidentielle. Le constat des électeurs, absence de résultats dans le domaine économique depuis plusieurs mandatures et incapacité des deux derniers présidents à jouer leur rôle de protecteur et de modérateur avec dignité, a eu pour effet une décomposition politique que les élections présidentielles mettent au premier plan. N'est-ce pas salubre ? Les élections ne sont pas la cause de cette décomposition mais la manifestation et les périodes de décomposition sont douloureuses, tant que la recomposition n'est pas apparue.

Dans un tel contexte, n'est-ce pas normal que l'électeur soit hésitant, alors qu'il est fortement intéressé par l'élection. Il lui faut sortir des sentiers battus, ce qui est toujours difficile.

 Un processus électoral à revoir, malgré tout

Estimer excessives les réactions des Français ne veut pas dire que le processus soit parfait, même si les imperfections ne sont pas nouvelles. Quelques exemples des points critiques.

La durée de la campagne est excessive. Elle serait plus acceptée si l'on revenait au mandat de sept ans (mais non renouvelable)

Le débat présidentiel a dérivé en débat pour des législatives, beaucoup trop détaillé sans perspective d'ensemble. Aucun candidat n'a tenté sérieusement d'expliquer aux Français quelle serait la place de la France dans un monde globalisé ? Quand cessera-t'on de pleure un monde disparu, au lieu de regarder devant soi ? La pression des medias et des lobbys incite à multiplier les propositions, dont beaucoup resteront lettre morte. Comment revenir à la lettre et à l'esprit de la constitution de 1958 ? E Macron le veut sans avoir précisé la méthode.

Le nombre des candidats ne devait pas dépasser six. Au-delà, c'est le tohu-bohu et l'électeur est perdu. Personne ne s'entend et le débat démocratique est étouffé. Trois candidats pour l'extrême gauche dans un pays de plus en plus à droite, cela est déplacé pour une élection présidentielle. Comment faire pour contenir le nombre de candidats ? Cela serait plus aisé s'il existait des espaces démocratiques où les petits groupes pourraient se faire entendre et des élections à la proportionnelle permettraient une plus grande diversité.

L'insatisfaction manifestée par les électeurs devrait inciter experts et observateurs à faire des propositions dès maintenant en vue d'améliorer le dispositif applicable en 2022. Il serait souhaitable que les principaux candidats se prononcent pour que l'on ne redécouvre pas le problème fin 2021.

Pierre-Yves Cossé

Avril 2017