"Money Honnie "... Et si la finance sauvait le monde

Par Pierre Yves Cossé  |   |  1169  mots
(Crédits : DR)
Peut-on imaginer en une finance efficace, au service du développement? Ancien numéro deux de la Banque Mondiale, Bertrand Badré veut y croire. Il développe cette thèse dans son dernier ouvrage "Money Honnie". Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Bertrand Badré est un optimiste qui ne sombre pas dans un catastrophisme à la mode. Son optimisme se fonde tout à la fois sur une pratique et des résultats concrets, sans compter des convictions humanistes, proches de celles de Michel Camdessus, avec qui il a travaillé.

La partie la plus nouvelle d'un ouvrage épais (300 pages), qui se lit facilement, se réfère à son expérience de financier et présente un certain nombre d'innovations financières, existantes ou projetées. Il fait la preuve que dans le cadre d'une financiarisation mondialisée il existe des marges de jeu, pourvu que l'on mette son expertise et son imagination au service de grands objectifs, comme le développement durable.

La taxe Chirac, deux milliards contre le sida et les grandes pandémies

Le premier mécanisme est simple : un prélèvement marginal sur une activité économique utilisé au profit d'un bien public, qui sert levier à des emprunts obligataires. La « taxe Chirac » sur les billets d'avion  a permis ainsi de lever près de deux milliards en faveur de la lutte contre le sida et les grandes pandémies. Dans le cas de l'EFFIM (international finance facility for immunisation) le financement d'amorçage vient des Etats ; ils se sont engagés à  verser pendant dix ans une contribution modeste permettant d'émettre de façon régulière des obligations sur les marchés financiers, dont le montant est reversé à un partenariat public-privé ayant en charge des vaccinations de masse. Plus de cinq milliards de dollars ont été récoltés et des millions  de vie sauvées. L'auteur réfléchit à un mécanisme comparable en vue d'améliorer la sécurité routière à l'échelle internationale.

Même des institutions vénérables comme les banques mondiales de développement peuvent innover, en optimisant leurs fonds propres, actuels ou futurs, sur la base des remboursements attendus. Ces fonds permettent par effet de levier  de créer une importante capacité de financements supplémentaires (emprunts) ou d'offrir des garanties pour des prêts additionnels.

Mieux partager les risques pour accroître l'investissement

Les banques multilatérales de développement peuvent également faire plus en mobilisant des investisseurs privés. Ce partisan des partenariats publics- privés amorce une réflexion stratégique sur la meilleure combinaison possible entre financiers et  entreprises en vue d'une prise de risques maximale. Alors que l'hypothèse d'une stagnation séculaire est énoncée, la recherche d'un meilleur partage des risques en vue d'accroitre l'investissement, qu'il s'agisse d'infrastructures ou d'équipements productifs, est une question vitale. Cette recherche n'est pas gratuite. Dans le rapport From billions to trillions, les banques mondiales de développement se sont engagées à redoubler d'efforts pour « construire une réserve de projets viables et attractifs pour les investisseurs du secteur privé (co-investissements, partage des risques »

 Dans le même esprit a été créé le Mécanisme Mondial de Financement des Infrastructures (Global Infrastructure Facility ou GIF) Opérationnel depuis 2015, le GIF coordonne et intègre les initiatives des banques multilatérales, des investisseurs et des états au profit de projets complexes qu'aucune institution ne pourrait financer seule. L'on en est encore à une phase pilote. Les banques multilatérales pourraient également accroitre leur engagement dans le secteur de l'environnement, elles sont déjà les agences d'exécution de plusieurs fonds. Dans ce domaine, comme dans celui de l'éducation, le coût final des financements peut dépendre des résultats concrets, obtenus et évalués (Outcome-Based funding)

La priorité serait d'utiliser l'existant plus que de créer de nouveaux outils.

L'assurance au service du développement?

Plus surprenant pour un banquier, B Badré se soucie de mobiliser l'assurance au service du développement. Un projet-pilote d'assurance du risque catastrophe (tremblement de terre, cyclone) a été expérimenté dans le Pacifique, avec une implication forte du Japon. Des « obligations catastrophes » (Cat Bonds) ont été émises.

Autre exemple d'approche financière innovante : les accords d'échange d'exposition aux risques géographiques et politiques (Exposure Exchange Agreement) qui permettent une meilleure répartition des risques entre banques, allégeant ainsi  la charge en capital de couverture.

L'innovation a aussi sa place en amont, dans la détermination des coûts de biens publics. Le groupe sur le financement de l'eau, présidé par Michel Camdessus et dont B Badré était membre, a proposé des formules de tarification tenant compte de la capacité contributive des différents segments de la population, les premiers mètres cubes d'eau pouvant être gratuits.

 Réenchanter la finance?

B Badré aurait pu s'en tenir aux innovations financières et aux perspectives qu'elles offrent. Il a préféré une approche plus large, plaidant pour une  réhabilitation de la finance, voire un « réenchantement » Cette partie est moins originale et moins convaincante. Certes la crise financière et ses effets psychologiques  sont analysés avec  exactitude mais sans originalité majeure. Les injections massives de liquidités et des taux d'intérêt bas ou négatifs nous ont installés dans des territoires inconnus (unchartered territories) mais au-delà de ce constat d'un « monde sous perfusion » aucune sortie n'est proposée.

L'excès de confiance et des comportements inappropriés seraient les facteurs explicatifs de la crise. Explication un peu courte. La montée rapide de pays en développement comme la Chine a eu pour effet une désindustrialisation dans les pays riches, une forte pression sur les salaires dan les « vieux » pays industriels et une stagnation du pouvoir d'achat. La compensation, au moins aux Etats-Unis, a été une distribution excessive de crédits aux ménages avec une acceptation tacite des pouvoirs publics. La financiarisation s'est développée aux dépens de l'économie réelle avec les résultats que l'on connait. Ce changement du rapport de forces, au détriment des salariés et des Etats,  a engendré une croissance des inégalités et un enrichissement excessif des financiers.

Croire que l'on pourra « réenchanter « la finance par un retour à la mesure des financiers et l'introduction d'innovations financières, certes utiles, est illusoire. Le problème est beaucoup plus large. C'est un nouveau capitalisme qui est à inventer et qui tienne compte de la repondération du monde et de l'apparition de nouvelles puissances.

 Un ancien Premier Ministre, qui a eu un rôle décisif lors de la crise financière, Gordon Brown, préface Money Honnie. Il attache une grande importance à la création de nouvelles institutions, incluant la Chine, pour promouvoir l'investissement et d'une approche coordonnée et coopérative entre  institutions financières.

 Reproche ponctuel à l'auteur : pourquoi ne pas traduire Gordon Brown et utiliser du franglais pour le titre « Money » et pas « Monnaie ». Si les hauts fonctionnaires ne défendent pas la langue française, qui le fera ? Rappelons que Bertand Badré est inspecteur des finances et qu'il a été un temps le chargé de mission du service, fonction remplie quelques années plus tard par Emmanuel Macron.

Pierre-Yves Cossé

Novembre 2016