Peut-on apprivoiser l'argent ?

Par Pierre Yves Cossé  |   |  1371  mots
(Crédits : DR)
Quand les intellectuels se penchent sur la finance aujourd'hui...Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Chaque année, le Centre Culturel International de Cerisy (Manche) organise dans un château du XVII è siècle des colloques et en publie le résultat sous forme de livres.

« Peut-on apprivoiser l'argent aujourd'hui ? vient d'être publié aux éditions Herman et rend compte de la saison 2013, la vingt-septième.

Le titre est un choix. Il aurait pu être : peut-on dompter l'argent ? comme l'indique un intervenant, Patrick Viveret. Ce choix n'a pas été celui de l'animateur principal du Centre et du colloque, Jean-Baptiste de Foucauld, plus proche de Saint Exupéry que de Marx, qui donne une préférence aux solutions pacifiques et aux compromis fondés sur la morale et le respect de l'autre. Point de luttes mais un mélange d'études macro et microfinancièrs ainsi que des présentations de cas et de situations concrètes.

La longueur de l'ouvrage, plus de cinq-cents pages, pose problème. Difficile à lire d'une seule traite. Il y a matière à plusieurs livres.

 Régulations

La dernière partie sur les régulations à mettre en œuvre, qui est riche et prête à discussion, aurait pu constituer à elle seule un livre. Depuis la crise, des progrès substantiels ont été réalisés à l'échelle internationale, européenne et nationale (surveillance, compensation, transparence, ratios). Pourtant, l'on est au milieu du gué. La complexité technique est un obstacle réel, et le bon compromis entre sécurité et efficacité n'est pas toujours évident : définition de la frontière pour les banques entre activités de marché dites spéculatives et activités traditionnelles ou modes de calcul des ratios de fonds propres rapportés aux risques. Mais le poids des lobbys, bancaires principalement, est l'obstacle plus important. Il explique notamment les ambiguïtés de la France.

En pointe dans la création des autorités européennes de surveillance, suite au rapport de Larosière, ou la mise en place d'Union Bancaire partielle suite aux efforts du commissaire français Michel Barnier, elle freine avec succès la réforme de l'organisation bancaire. L'adage too big to fail incite à limiter le risque systémique en cas de faillite et à protéger les finances publiques des états, en obligeant les banques représentant un poids trop considérable dans le PIB à se délester de certaines activités, les plus risquées. Nos plus grandes banques, BNP Paribas en tête, sont parvenues à maintenir un quasi statu quo à l'échelle nationale et à empêcher, avec d'autres, la mise en place d'une règlementation européenne. Pour nos gouvernements, big is beautiful et la priorité est de faire front contre les grandes banques américaines.

Il est vrai que les banques américaines, qui ont assaini leurs bilans dès 2010, ont reconquis une supériorité sur leurs homologues européennes et exercent une pression, en particulier à Bâle, pour obtenir des régulations nouvelles qui leur soient favorables (évaluations des risques, ratios). La bataille de la régulation est non seulement technique mais aussi politique, la technicité du débat rendant difficile un débat démocratique.Quant à la régulation du système monétaire international, la conviction de Michel Camdessus est qu'une réforme est possible. Il en donne pour preuve les suggestions du Groupe du Palais Royal, composé d'une quinzaine de personnalités dites indépendantes, adressées au G20. Elles portent sur la surveillance, les instruments et les moyens du FMI et un nouveau système s'appuyant sur un renouveau du DTS, enfin sur la diversification des actifs de réserve. Des responsables chinois plaident vigoureusement pour la réforme. Il est à parier que dans ce nouveau combat, la Chine sera plus offensive que les Etats-Unis soucieux de maintenir l'hégémonie du dollar.

Carences du marché

 Les trois autre parties, les carences du marché, le pouvoir de l'argent, la mise de l'argent au service d'un projet et son usage sont plus hétérogènes et d'un intérêt inégal. Certains développements ont un intérêt pédagogique et sont d'une lecture agréable, qu'il s'agisse de l'historique de la crise depuis 2008 (Denise -Flouzat-Osmont d'Amilly) ou de la responsabilité des économistes (Christian Stoffaës)

D'autres sont hermétiques (Armand Hatchuel ou Bernard Lietaer) Quelques uns sont stimulants : les microcrédits vus par la fondatrice de l'Adie, Maria Nowak ou attendus, comme le désir et le pouvoir de l'argent analysés par les meilleurs spécialistes (Jean-Pierre Dupuy et André Orléan)

On aurait pu en dire plus sur les monnaies parallèles ou complémentaires. L'échec de la théorie quantitative et les avatars des indicateurs de masse monétaire qui un temps gouvernaient la politique auraient pu être rappelés.

L'étude n'est pas exhaustives même si de nombreux aspects sont abordés : techniques, historiques, philosophique, culturels et religieux est (mais rien sur la religion catholique) Néanmoins, certaines dimensions sont absentes, la dimension psychanalytique et la dimension géographique.

 Des intellectuels trop souvent hexagonaux

Nos intellectuels sont souvent hexagonaux et les interactions avec le reste du monde sont insuffisamment prises en compte. Les richesses et les pouvoirs ont été redistribués dans un monde qui s'est repondéré. Des nouveaux rapports de force se sont établis. De nouvelles puissances comme la Chine sont devenues l'atelier industriel des « vieux pays » occidentaux. Face à cette concurrence accrue, la classe ouvrière et les syndicats ont été affaiblis. Ils ont du supporter les licenciements, les délocalisations le chômage et une stagnation durable salaires.

Comme le dit un connaisseur, Warren Buffet, « la lutte des classes existe et nous l'avons gagnée ».  Les actionnaires ont pris le pouvoir, en commençant par les dirigeants du CAC 40, qui ont cessé d'être considérés comme des salariés et sont rémunérés comme des actionnaires. La réponse empirique des gouvernements préoccupés par la stagnation du pouvoir d'achat des salariés et le ralentissement de la croissance a été de chercher une compensation par l'explosion du crédit aux ménages, principalement dans le secteur du logement. Liberté a été laissée aux financiers d'inventer des dispositifs dissimulant les risques et les disséminant dans le public. Les salariés gagnaient moins mais consommaient tout autant pendant que le secteur financier se gonflait.

Les financiers et les capitalistes ne sont pas devenus plus gloutons-ils l'ont toujours été- C'est le rapport de forces qui a changé et qui a permis un enrichissement spectaculaire des plus riches. Le problème est d'infléchir le rapport de force, afin que les régulateurs ne soient pas manipulés par les lobbys. Pour ce faire, un supplément substantiel de démocratie est nécessaire mais ne suffit pas. De nouveaux équilibres sont à rechercher à l'échelle mondiale.

 L'argent au service d'un projet... mais lequel?

On aurait aimé que dans les cinq- cents pages de comment apprivoiser...de telles questions soient traitées. Mais l'approche proposée in fine par Jean-Baptiste de Foucauld est consensuelle, et insiste sur les aspects moraux, individuels et collectifs. L'argent, qui est un pouvoir, doit être mis au service d'un projet, alors qu'il n'existe plus de grand projet unifiant nos sociétés. La croissance ne suffit pas et nous laisse un lourd passif : une dette financière publique ou privée, une dette sociale (le chômage) et une dette écologique, le grand sujet de demain. Ce nouveau projet, il faut lui trouver un nom : convivialisme, société démocratique durable, société du bien et surtout dessiner un chemin de ce qui est appelé une métamorphose, c'est-à-dire à une société fondée sur la « sobriété, la créativité, la justice et la fraternité, qui retrouve le sens du temps. Le levier de cette métamorphose, ce sont des comportements responsables, qu'il s'agisse des citoyens et des institutions et des régulations s'appuyant sur des débats démocratiques. Pour l'Europe, cela veut dire plus de solidarité entre ses membres.

Pour être convaincu par JB de Foucauld, croire à une prolifération sur la planète d'individus sobres et responsables, c'est-à-dire à la démultiplication de l'auteur est nécessaire.

 Pierre-Yves Cossé

Janvier 2017