Zone euro, des bribes de vérité sur la crise

Par Florence Autret  |   |  821  mots
Dans les rues de Dublin, en Irlande, manifestation contre le plan d'austérité du gouvernement et sa demande d'aide auprès de l'UE et du FMI, le 27 novembre 2010.
Des bribes de vérité commencent à faire surface sur la série de sauvetage des économies de la zone euro qui ont eu lieu à partir de 2010, et les dessous du vaste marchandage de la dette auquel elle a donné lieu. Après l'Irlande, où le parlement vient de publier son enquête, 2016 devrait apporter son lot de révélations sur la Grèce.

L'un dénie, l'autre approuve d'un hochement de tête. Le premier est le rapporteur de la Cour des comptes européenne chargé du premier rapport sur l'assistance financière à l'Irlande et au Portugal. L'autre, un simple auditeur, assis de l'autre côté de la table. Ils réagissent à la question d'un journaliste irlandais qui vient de demander s'il est vrai que le membre irlandais de la Cour des comptes, Kevin Cardiff, s'est tenu à l'écart de l'adoption du rapport qui vient d'être présenté.

Le sujet est sensible, surtout pour... la BCE.

Kevin Cardiff n'est pas n'importe qui.

À partir de 2011, comme directeur du Trésor irlandais, il a directement participé aux négociations avec la « troïka » qui ont abouti à prêter 67 milliards d'euros à Dublin pour renflouer les banques irlandaises en faillite. En juin dernier, devant la commission créée par le parlement irlandais pour faire la lumière sur le sauvetage du secteur bancaire orchestré à partir de 2011 par la « troïka », Kevin Cardiff a tiré à boulets rouges sur l'ancien président de la BCE Jean-Claude Trichet. La BCE « n'a pas simplement donné son avis, nous ne devrions pas nous le cacher », a-t-il déclaré.

"Empêcher d'imposer des pertes aux créanciers seniors"

Il y a quelques jours, la commission d'enquête parlementaire a produit ses conclusions. Sévères. La BCE a eu une influence décisive sur le choix de ne pas faire participer les créanciers privés au sauvetage des banques. « Le retrait de l'aide de liquidité d'urgence [fournie par la BCE et indispensable à la survie de l'économie irlandaise à cette période, Ndlr] a été utilisé comme une menace explicite pour empêcher le gouvernement d'imposer des pertes aux créanciers seniors », peut-on y lire. « La position de la BCE... a contribué à faire supporter d'importantes dettes bancaires au citoyen irlandais », ajoutent les parlementaires. La dette publique irlandaise est passée de 25 % du PIB en 2007 à 120% en 2013. « Il n'y aurait pas eu de programme de la troïka... si le gouvernement avait imposé des pertes aux créanciers seniors », comme l'auraient à l'époque recommandé les experts du FMI, estiment les législateurs irlandais. L'an dernier, pendant l'enquête sur le plan irlandais, Kevin Cardiff n'était pas rapporteur ni même membre de la chambre compétente. Il n'a eu aucune influence sur l'enquête... et n'a d'ailleurs même pas été auditionné, explique-t-on à Luxembourg, siège de la Cour des comptes. S'est-il prononcé sur le rapport au moment de son adoption finale ? Peut-être. Le rapport, lui non plus, n'est pas tendre avec la BCE, qui n'a « pas fourni à ses partenaires [la Commission européenne et le FMI, Ndlr] les analyses sous-tendant ses positions dans les discussions sur le programme » et « pas sur ses délibérations internes concernant le partage de la charge avec les créanciers seniors dans la restructuration des banques irlandaises ».

Quoi qu'il en soit, l'ancien directeur du Trésor irlandais dira de toute façon ce qu'il a sur le cœur et... en mémoire. Il publiera bientôt son propre récit de la crise dans un livre très attendu en Irlande où il était devenu une figure politique de premier plan à la faveur de la crise. On peut gager que le bras de fer entre dirigeants politiques et grands argentiers y tiendra le premier rôle.

Les principaux créanciers ont été protégés

On connaît maintenant, grâce à l'enquête parlementaire, que des fonds de pension néerlandais, finlandais et suisse, mais aussi JPMorgan, des gestionnaires de fonds allemands, mais aussi Munich Re, Axa, BNP Paribas, Société générale, ING et Deutsche Bank faisaient partie des principaux créanciers des banques irlandaises et ont été protégés par l'argent du FMI et du Fonds européen créé dans la panique de crise grecque en 2010.

Petit à petit apparaissent ainsi des bribes de vérité sur la distribution des pertes entraînées en Europe par la crise des subprimes américaines, le percement des bulles immobilières irlandaises et espagnoles et les défaillances de l'État grec.

Enquête sur la répartition des gigantesques pertes créées par la crise

La Cour des comptes publiera un nouveau rapport sur le programme d'assistance, à Athènes cette fois-ci, fin 2016 début 2017.

Et de l'autre côté de l'Atlantique, l'ancien journaliste Paul Blustein, prépare aussi son récit de la crise de l'euro. L'an dernier, il avait déjà raconté par le menu l'« accouchement » du premier plan grec, où il tentait de percer l'omerta qui avait entouré les débats internes au FMI sur le premier plan grec. Avec toujours, au centre, la tentative de comprendre comment ont été prises les décisions sur la répartition des pertes gigantesques entraînées par la crise, mettant à mal la souveraineté budgétaire des parlements.

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Par Florence Autret, correspondante à Bruxelles