Sorties de crise (à reculons)

Par Philippe Mabille  |   |  817  mots
Contre l'avis de son propre camp politique, le chef de l'État a mené une politique économique assez déterminée, sans jamais varier d'un iota, mettant le paquet sur la restauration des marges des entreprises.
Et si, finalement, François Hollande avait bien manoeuvré ? Et si, dans la dernière année de son quinquennat, il réussissait son pari ?

Choisissons, une fois n'est pas coutume, un parti pris à rebours de l'opinion générale. Et si, contre toute attente, François Hollande réussissait son pari ? In extremis, pour la dernière année de son quinquennat, malgré la pluie qui redouble, malgré les grèves et les blocages, on pourrait donc enfin assister à la reprise économique tant espérée - sensible dans le bâtiment, qui va mieux -, à une ébauche d'inversion de la courbe du chômage (déjà perceptible dans les chiffres de l'emploi intérimaire).

Bien sûr, cette sortie de crise reste encore loin du compte, en valeur absolue comme en valeur relative. Mais, avec son 0,6 % de hausse du PIB révisée par l'Insee au premier trimestre, la France « va mieux », c'est un fait. Elle sort de sa torpeur et pourrait bien surprendre, favorablement, au fil de l'année.

Et si, finalement, Hollande avait bien manoeuvré ? Contre l'avis de son propre camp politique, le chef de l'État a mené une politique économique assez déterminée, sans jamais varier d'un iota, mettant le paquet sur la restauration des marges des entreprises. La France a mis 41 milliards d'euros sur quatre ans dans ce « pacte de responsabilité », plus de deux points de PIB, un effort inédit en direction de l'offre pour rattraper le retard de compétitivité qui s'était accumulé sous les deux quinquennats de la droite. Force est de le reconnaître, Hollande a, à sa manière, mené la politique engagée par le social démocrate allemand Gerhard Schroeder au milieu des années 2000. Passons sur le fait qu'on ait mis dix ans de plus à se convaincre qu'il n'y avait pas d' alternative. L'important, c'est le résultat et il commence à se voir. Cependant, on le sait, on ne peut juger de l'efficacité d'une telle politique qu'à moyen-long terme, et à condition qu'elle soit perçue par les entreprises comme durable. C'est aussi un tout cohérent, qui doit allier plusieurs ingrédients, dont la France n'a pour l'instant usé que de façon partielle. À la baisse des charges des entreprises doit s'associer celle des déficits publics et des impôts, afin d'enclencher un cercle vertueux. Une telle politique doit aussi, comme l'a récemment expliqué le ministre de l'Économie, Emmanuel Macron, se doubler de l'acceptation d'un nouveau compromis social, associant modération salariale et préférence pour l'investissement, plutôt que pour les dividendes des actionnaires. C'est le chaînon manquant de la politique actuelle.

La France commence, lentement, à se remettre sur de bons rails : rien ne serait pire que de ruiner ces efforts en cédant à l'illusion d'une croissance retrouvée. La balle est dans le camp des entreprises qui, ayant été aidées comme rarement dans l'histoire économique récente, doivent faire leur part du « pacte » en se montrant plus parcimonieuses avec leurs actionnaires, et responsables avec leurs politiques salariales - à commencer par celles des grands patrons ! Cela ne sera pas un message facile à faire passer, surtout si l'État ne donne pas lui-même l'exemple. Or, à l'approche de l'élection présidentielle, François Hollande est déjà en train de multiplier les chèques sans provision : promesse de nouvelles baisses d'impôts en 2017, revalorisation des salaires des fonctionnaires, notamment des enseignants, arrêt des coupes prévues dans les budgets de la Défense et de la Recherche, participation de l'État au financement du régime des intermittents... Plus de 4 milliards d'euros ont déjà été mis sur la table pour se réconcilier avec l'électorat de la gauche.

Aux dernières nouvelles, le gouvernement s'apprête aussi à lâcher du lest sur la loi Travail pour renouer le dialogue avec la CGT et FO - vidant un peu plus de sa substance cette loi mal embarquée - et fait pression sur la direction de la SNCF pour faire des concessions aux cheminots. Le chef de l'État semble bien décidé à ramener la paix sociale avant la grande fête de l'Euro de foot, dont il escompte sans doute tirer les dividendes d'une possible victoire. Inutile de feindre la surprise : dans son programme de 2012, François Hollande avait prédit deux séquences : trois ans de rigueur, suivis de deux ans de partage des fruits de la croissance retrouvée... Il ne s'était trompé que d'une année ! Et les quatre ans d'efforts et de sacrifices que nous venons de vivre risquent ainsi d'être vite gâchés par un an de cadeaux électoraux non financés, pour inverser au finish la courbe de l'impopularité.

Politiquement, Hollande ne fait rien de bien différent de ses prédécesseurs depuis vingt ans. Mais en dépensant sans compter une « cagnotte » imaginaire, il risque de finir le quinquennat à reculons et de nous faire entrer dans le suivant avec des comptes publics toujours aussi calamiteux.