Pas d’Airbus de l’énergie sans politique commune de l’énergie

Par François Lévêque  |   |  882  mots
(Crédits : reuters.com)
En faisant le choix du meccano industriel pour constituer un "Airbus de l'énergie", le gouvernement français met la charrue avant les bœufs. Par François Lévêque, professeur d'économie, Mines ParisTech*

La France appelle désespérément de ses voeux la constitution d'un géant industriel européen de l'énergie, franco-allemand plus précisément. Le Président de la République, François Hollande, en a officiellement lancé l'idée en janvier dernier et le Ministre de l'économie, Arnaud Montebourg, s'en est récemment emparée pour contrer le rachat d'Alstom par General Electric. En choisissant le mécano industriel plutôt que la construction institutionnelle, la France place la charrue avant les boeufs et méconnait les évolutions du monde européen de l'énergie en Europe.

 Pas de politique européenne de l'énergie

Il n'existe pas aujourd'hui de politique européenne commune de l'énergie. Chaque État-membre est en effet souverain en matière de bouquet technologique : il peut préférer le gaz au charbon, entrer ou sortir du nucléaire, monter en puissance lentement ou rapidement dans la production solaire et éolienne. En cas de changement brusque de direction, les États-membres ne sont même pas tenus d'avertir leurs voisins. De même, les politiques de taxation et d'aide à telle ou telle forme d'énergie sont à la discrétion de chacun.

Idem pour le caractère privé ou public, municipal ou national des entreprises gazières et électriques. Cet état de fait date du Traité de Rome et reflète les grandes disparités d'origine entre les États européens en matière de ressources énergétiques indigènes et d'approvisionnements extérieurs. Il perdure car aucun abandon de souveraineté énergétique n'a été depuis décidé. Bien sûr l'Europe mène une politique commune de protection de la concurrence, de libéralisation des marchés de l'énergie et de changement climatique. Mais il ne suffit pas de contrôler les fusions et les aides d'État, de faciliter les échanges intracommunautaires de gaz et d'électricité et de s'engager collectivement à réduire les émissions de carbone pour aboutir à une politique commune de l'énergie.

40 opérateurs pour transporter l'électricité, là où quelques opérateurs transnationaux suffiraient

Quelques indices : les éoliennes et les capteurs solaires se déploient en Europe là où les subventions nationales sont les plus élevées et non selon la disponibilité de la ressource ; le transport d'électricité est réalisé par plus de 40 opérateurs de réseaux différents, disposant chacun d'un monopole territorial, alors que leurs réseaux sont interconnectés et qu'un petit nombre d'opérateurs transnationaux, voire un seul, suffirait; face aux menaces de rupture d'approvisionnement du gaz russe transitant par l'Ukraine, les leçons du passé n'ont pas été tirées et l'Europe recherche aujourd'hui dans la précipitation des mécanismes de solidarité pour l'hiver prochain. 

 Cap sur la globalisation, les entreprises laissent tomber la dimension européenne

De leur côté les entreprises ont jeté l'éponge de l'européanisation pour emprunter le chemin de la globalisation ou s'en tenir à la spécialisation nationale. Elles ont d'abord cru à un espace européen de l'énergie et ont alors manœuvré pour prendre des positions en dehors de leur pré carré national. EDF s'est développée en Allemagne et au Royaume-Uni, GDF a fusionné avec l'électricien belge, l'italienne Enel a mis un pied en Espagne, Siemens s'est rapprochée d'Areva... Puis elles se sont aperçues qu'une vingtaine de marchés libéralisés ne constituait pas un marché unique sans frontières. Pour obtenir une licence ou faire valoir un point de vue, il faut avant tout convaincre et influencer des régulateurs nationaux et des décideurs politiques nationaux.

Ce sont eux qui continuent de détenir les clefs de l'organisation des marchés, des tarifs, des autorisations d'exploitation, des mesures de soutien, etc. EDF s'est retiré d'EnBW, Siemens d'Areva NP, et ainsi de suite. L'idée d'une Europe dominée par 3 ou 4 grands énergéticiens se partageant le marché unique a fait long feu. De plus, la croissance en matière d'équipements conventionnels et de consommation d'énergie est forte dans les pays d'économie émergente alors qu'elle décline en Europe. Les entreprises qui souhaitent poursuivre leur développement international cherchent à réduire leur exposition en Europe et à gagner des parts de marché en Asie, en Orient ou aux Amériques.

 Mieux vaudrait proposer une européanisation des réseaux électriques

La création d'Airbus remonte à la fin des années 1960. Appliquer cette idée au monde d'aujourd'hui de l'énergie en Europe revient à ne pas voir comment la politique de libéralisation du gaz et de l'électricité et son monde industriel ont évolué au cours des vingt dernières années. Aujourd'hui, l'industrie de l'équipement énergétique est globale, l'industrie de la production électrique et de la fourniture est locale, seule l'industrie de la transmission électrique de haute-tension et du transport par gazoduc peut être européenne. Pourquoi la France ne propose-t-elle donc pas d'européanniser ces réseaux ? Par exemple en confiant leur régulation à Bruxelles et en créant une entreprise paneuropéenne fusionnant les gestionnaires de réseaux français, belges, allemands et hollandais ? Sans abandon de souveraineté, pas d'entreprises communes de l'énergie. 

 *Dernier ouvrage : "Nucléaire On/Off - Analyse économique d'un pari", Editions Dunod