Les primaires entre jeu de go et jeu d'ego

Par Virginie Martin  |   |  940  mots
(Crédits : DR)
On peut voir dans cet exercice une forme d'artefact démocratique, d'illusion. Par Virginie Martin, Professeur-chercheur, Kedge Business School

 A quelques mois de l'année 2017, année de l'élection suprême pour un pays comme la France, les « primaires » sont dans toutes les bouches. Ce mode de désignation, a depuis l'expérience socialiste de 2011 séduit les organisations partisanes et deviennent ici ou là l'idée à laquelle les partis s'accrochent pour se ranger derrière celui ou, plus rarement, celle que les primaires auront plébiscité.

Il est vrai que ce mode de désignation a été salué comme un succès ; François Hollande ayant été élu, les critiques éventuelles face aux primaires n'ont pas vraiment eu l'occasion de voir le jour. La machine politique a comme but ultime la victoire, victoire il y a eu. Dont acte.

Un acte qui a fait des émules auprès d'autres partis politiques bien sûr et notamment chez les Républicains, qui dans quelques semaines désigneront leur candidat pour 2017 par ce procédé.

 Une double plus-value modernité-démocratie ?

Pourtant, le succès, l'étendue des primaires à d'autres partis, tout cela ne doit pas empêcher de nous poser quelques questions ? Ce mode de désignation renforce t-il la question de la légitimité du pouvoir et de notre système électoral ? Les partis politiques voient-ils leurs adhérents se multiplier grâce à ce processus ? Notre démocratie est-elle plus forte grâce à ces primaires ? Bien sûr, il est possible de voir dans ce mode de désignation une façon de multiplier l'intervention des citoyens dans le processus démocratique, de mettre en débats les enjeux d'une époque, de mettre à plat les dissensions et de renouveler quelque peu le personnel politique.

Pourtant, on peut y voir aussi une forme d'artefact démocratique, d'illusion. La double plus-value « modernité-démocratie » tant vantée pour généraliser ces primaires n'est peut-être pas exactement au rendez-vous comme promis. Et les effets pervers sont bien visibles.

 La mise en scène de soi

Les primaires peinent à être autre chose que de la stratégie et de la mise en scène de soi ; la politique a repris ses droits, confisquant encore une fois et très rapidement l'ouverture démocratique. Jeu de go ou jeu d'ego, tout semble se jouer entre ces deux cadres.

Jeu de go pour la stratégie bien sûr : combien de questions ont été posées pour savoir quel est le meilleur homme des LR pour battre le candidat putatif du PS et la candidate du FN ? Nicolas Sarkozy serait-il un meilleur candidat pour battre Marine Le Pen ? A moins que ça ne soit Alain Juppé...

Combien de citoyens appartenant au « peuple de gauche » affirment avoir l'intention d'aller aux primaires des LR pour faire barrage à Nicolas Sarkozy ? Les instituts de sondage mesurent sans répit les duels entre candidats et multiplient les hypothèses : si Juppé l'emporte, sinon... ; des hypothèses, on l'aura remarqué, qui se limitent bien souvent aux deux « grands » Juppé et Sarkozy... avait on besoin de primaires pour cela ? Pas si sûr...

Jeu de go, stratégie ; les sciences politiques nous indiquent que l'objectif des organisations partisanes est de gagner des élections, d'atteindre le pouvoir. Dont acte en effet.

Jeu d'ego pour une mise en scène de soi, souvent vaine pour le grand public, mais qui permet de peser dans les rapports de force à venir. Rappelons le score d'Arnaud Montebourg qui lui a valu son maroquin et que, rapidement, François Hollande fait fi du piètre score de Valls en 2011 et le nomme premier ministre. Un premier ministre qui par conséquent doit beaucoup au Président lui-même. Chez LR aujourd'hui, il s'agit d'une légère augmentation de visibilité médiatique pour les Bruno Le Maire et autre Geoffroy Didier ; mais surtout meilleurs seront les rapports de force dans le parti pour ces seconds couteaux.

 Tendances oligarchiques

 La primaire ne protège ni des mises en scène de soi, ni des tendances oligarchiques dans les partis politiques et surtout, surtout, on fait dire à ce mode de désignation ce que l'on a envie de lui faire dire : processus démocratique parfois fabuleux et indispensable pour avoir la légitimité de son parti et des électeurs, MAIS processus devenu inutile quand on est un président sortant, MAIS processus auquel on se résout sous la pression des frères-ennemis potentiels ; trahison de l'esprit de la 5eme république MAIS à laquelle on se soumet bien vite chez Les républicains.

Artefact démocratique

Au final, la désignation de candidats par un processus tel que les primaires n'est en fait qu'un artefact démocratique qui a été très vite absorbé par les jeux politiques classiques. Les primaires ne semblent rien changer au fossé entre politiques et citoyens, ne viennent en rien contrer la démonétisation du politique, et ne rendent pas plus large ni solide le socle de légitimité du personnel politique.

Une question à ce propos : en quoi François Hollande a t-il bénéficié de plus de légitimité que ses prédécesseurs dans son mandat ? En rien. Sa côte de popularité s'est effondrée à la vitesse de la lumière et la «lune de miel » avec ses électeurs a été bien éphémère.

D'ailleurs, à l'heure où nous écrivons ces lignes, ceux qui sont crédités des meilleures côtes de popularité ne sont pas forcément candidats à des primaires...

En revanche, dans un monde politico-médiatique qui a horreur du vide, l'organisation de primaires remplit son rôle : celui de donner des textes aux acteurs de la pièce politique qui se joue.