Brexit : les Hauts-de-France en opération séduction outre-Manche

Par Gaëtane Deljurie, à Lille  |   |  1002  mots
Parmi la liste VIP des politiques, il y avait Martine Aubry (maire de Lille), Xavier Bertrand (président du conseil régional), Damien Castelain (président de la Métropole européenne de Lille). (Crédits : Reuters)
Si les voisins britanniques sont les partenaires géographiquement privilégiés des Hauts-de-France, les acteurs économiques de la région sont bien décidés à mettre toutes les chances de leur côté pour tenter de faire du Brexit un atout économique pour le territoire.

La remarque a fusé, lors d'une rencontre d'acteurs économiques, organisée à Roubaix il y a quelques semaines. « Avec le Brexit, énormément de Français ont envie de rentrer en France : j'ai un cabinet à Londres, je suis en train de regarder les possibilités de trouver un bureau du côté de Lille ou de Roubaix », a lancé Emmanuelle Savarit, experte en stratégie UX (expérience utilisateur) basée à Londres, à la tête de Analyse Concept Ldt.

« Dans les notes aux appels d'offres, nous sommes passés de notes excellentes à extrêmement basses, poursuit la chef d'entreprise en aparté. Nos contrats avec le gouvernement ne devraient pas être renouvelés. »

La dirigeante commence à être une habituée des médias. Candidate UMP aux élections législatives de 2012 dans la 3e circonscription des Français de l'étranger, aujourd'hui déléguée du consulat général de Grande-Bretagne (lui permettant d'être grand électeur lors des élections sénatoriales), son témoignage avait été largement repris lors de l'inauguration en grandes pompes d'un bureau à Londres en juin dernier. Cette antenne, initiée par le conseil régional et la Chambre de commerce et d'industrie des Hauts-de-France, s'étant en fait greffée à la « French Chamber of Great Britain », au 300 High Holborn de la capitale.

L'interpellation n'est évidemment pas tombée dans l'oreille d'un sourd, le maire Guillaume Delbar (ex-Les Républicains) rebondissant immédiatement en expliquant toutes les possibilités qu'offre Roubaix en matière de bureaux, de places dans des espaces de co-working ou d'accompagnement à l'implantation. « Nous sommes capables de réagir très vite, comme nous l'avons fait pour Dagoma (NDLR : spécialiste de l'impression 3D passé en un mois d'un hôtel d'entreprises au nouvel écrin de l'e-commerce Blanchemaille, l'un des projets phare du premier édile). » L'élu n'oubliera bien sûr pas préciser que « le travail autour du Brexit s'effectue de manière collective au niveau régional ».

"Task force" régionale

Le maire de Roubaix fait en effet partie, comme de nombreuses autres personnalités politiques et économiques, de la « task force », clin d'œil à la véritable « task force 50 » européenne de négociateurs, mise en place par Xavier Bertrand, à la tête du conseil régional des Hauts-de-France (également ex-Les Républicains). Cette « task force » régionale se composée du conseil régional, de la CCI des Hauts-de-France, de l'agence de développement North France Invest et de Nord France Convention bureau, du comité régional de tourisme mais aussi des réseaux du Comité Grand Lille, entraînant avec lui, de nombreux chefs d'entreprises et acteurs économiques.

C'est cette « task force » qui a été à l'initiative d'une impressionnante campagne « Hauts-de-France, welcome Home ». En fin d'année dernière, quelques mois après l'annonce du Brexit, elle avait affiché les couleurs de la région dans le métro londonien, dans les grands médias comme The Guardian ou The Economist ou sur les sets de table du quartier d'affaires de La City. Cerise sur « l'apple pie », ce « Welcome Home » est incarné sur internet et sur les réseaux sociaux par un sémillant James Anderson, soit-disant chef d'entreprise (très certainement acteur) tombé amoureux de la « way of life » à la française. Depuis l'annonce du Brexit, la « task force » a aussi lancé un club d'affaires baptisé le Channel Hub et ouvert un « business lounge » censée accueillir le Britannique à deux pas de la gare Lille Europe.

La dernière démonstration de force en date, baptisée « LinkLille » : plus 200 personnalités du monde politico-économique prenant le Thalys le 20 octobre dernier investissant le magnifique hôtel Saint-Pancras de la gare centrale de Londres pour séduire les homologues britanniques le temps d'une journée. Une grande première d'union régionale à laquelle se sont intéressés médias anglais et belges.

Parmi la liste VIP des politiques, il y avait Martine Aubry (maire de Lille), Xavier Bertrand (président du conseil régional), Damien Castelain (président de la Métropole européenne de Lille), Karine Charbonnier (vice-présidente entreprises et formation au conseil régional), Philippe Hourdain (président de la CCI de région), Michel Lalande (préfet du Nord), Frédéric Motte (président du Medef Hauts-de-France), Yann Orpin (président de la CCI Grand Lille), Olivier Pagezy (nouveau directeur général du réseau Entreprises & Cités), Jean-Pierre Jouyet (l'ambassadeur de France au Royaume-Uni, ancien de la Caisse des Dépôts et Consignation, la BPI et de l'Elysée, ex-président de l'Autorité des Marchés financiers).

Les entreprises à la manœuvre

Du côté des entreprises, ont été emmenés des Mulliez comme le président de Leroy Merlin ou le responsable de l'AFM et de la famille Holder (Boulangeries Paul) mais aussi des hauts représentants de Bonduelle, d'EY, de la Banque populaire du Nord, de la Caisse d'Epargne, d'Humanis, de Vilogia, du Club Gagnants, du groupe Vitamine T, de Meert ou de l'IRD...

« J'ai dit à chacun des passagers de venir avec son Anglais : à Londres, chaque Nordiste devra faire fructifier un contact, un rendez-vous avec un partenaire anglais », avait souligné Jean-Pierre Letartre, président du Comité Grand Lille dans La Voix du Nord.

Reste que la stratégie de la région des Hauts de France n'est pas seulement d'accueillir, elle est bien plus complexe que ça. « Les relations ont débuté bien avant la nouvelle du Brexit du fait de la pression migratoire qui a eu des conséquences sur le port de Calais et le secteur de la logistique », rappelle Jean-Paul Mulot, représentant permanent des Hauts-de-France en Grande-Bretagne.

« Notre approche a été très pragmatique : après l'annonce du Brexit, on s'est dit qu'il fallait accélérer le processus. Le but n'était pas seulement d'accueillir les entreprises en relocalisant mais de travailler dans une logique d'échange, avec win-win : aider une usine ou une société à s'implanter, certes mais avant tout, faire perdurer le business. »