Blade Runner 2049 : dystopie urbaine ou futur évitable ?

Par Carlos Moreno  |   |  1308  mots
Dans ce monde à l'horizon 2050, c'est une société totalement urbaine, dans un monde détruit par les guerres nucléaires et le changement climatique, qui est dessinée, traversée par une profonde solitude entre les êtres qui la constituent, quelle qu'en soit l'origine. (Image d'artiste pour le film "Blade Runner 2049") (Crédits : Sony Pictures)
Suite du premier "Blade Runner", celui de 1982 de Ridley Scott, inspiré d’un roman de Philip K. Dick, « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques », Blade Runner 2049 décrit un futur encore plus cauchemardesque pour nos mégalopoles dans une planète encore plus polluée et aux sols épuisés. Un avertissement pour penser dès aujourd’hui au monde urbain de 2050. Par Carlos Moreno, spécialiste de la ville intelligente.

L'utopie, terme créé par Thomas More il y a 500 ans, est devenu synonyme de rêve impossible, dans le langage courant. Mais les temps modernes ont engendré son contrepoint, la dystopie, quand le rêve d'un idéal paisible devient un cauchemar.

Quand Philip K. Dick publie en 1968, « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?», le monde alors est soumis à bien des convulsions : la guerre froide entre le capitalisme, et à la tête les Etats-Unis, et le communisme soviétique et ses satellites, un schisme idéologique entre les Soviétiques et les Chinois, la guerre de Vietnam qui bat son plein, l'Amérique latine est en effervescence et un leader et porteur d'une vision charismatique voire christique, Che Guevara, vient d'être abattu en Bolivie. La France vit un mois de mai qui questionne en profondeur un modèle social, les chars soviétiques envahissent Prague... La liste est longue de ce que le monde portait comme contradictions il y a cinquante ans. La frontière d'un monde se balançant sans cesse entre utopie et dystopie était déjà bien mince. Les prophéties de George Orwell, que ce soit avec « 1984 » ou « La Ferme des animaux », n'étaient pas bien loin. Les proclamations égalitaires porteuses de goulags et de bien d'autres atrocités, allaient de pair avec la mise en place de régimes militaires écrasant les populations en Amérique latine et en Afrique. La révolution culturelle en Chine sévissait avec son lot de barbarie et de déshumanisation, et les « boat people » révélaient au monde leur cauchemar.

Désarroi face à la conduite suicidaire des humains

Au moment de l'écriture et de la publication du texte de Philip K. Dick, le fil conducteur était le désarroi face à la conduite suicidaire des humains dans leur ensemble dévastés par une guerre nucléaire. Les quelques survivants s'affairant à vivre encore sur la Terre, cherchent à construire un lien empathique, pour exister malgré tout. Un chasseur d'androïdes, au cœur du récit, veut ainsi avoir un vrai mouton à la place du sien, électrique. En effet, les animaux avaient aussi disparu. Sa quête l'amène à développer cette confrontation entre humains et androïdes, avec en toile de fond, trouver ce qui les différencie, et au cœur,  la question de ce qui est d'être humain et de vivre son humanité.

Prédiction de l'hybridation de l'homme et de la machine

C'est ce roman de science-fiction qui va inspirer librement 15 ans plus tard, le film de Ridley Scott, « Blade Runner », d'actualité aujourd'hui avec la nouvelle version « Blade Runner 2049 ». Le « Blade runner » d'origine, sorti en 1982 et amélioré en 1992, devient un film culte nous amenant sur le fil de l'histoire de Philip K. Dick, mais en 2019, dans un Los Angeles devenu éternellement pluvieux, pollué et sale.

2019, c'est-à-dire de nos jours... Une entreprise «corporate» produisant à partir de l'ADN humain des « réplicants », qui, fabriqués ainsi artificiellement par des manipulations génétiques, sont des esclaves modernes, dans un monde qui décide de chasser ceux en situation irrégulière. Une sorte de test de (anti) Turing, affectif, mesure l'absence d'empathie permettant de déceler les « réplicants». Quête d'immortalité, horreur d'un futur à venir, vision noire du monde, voitures volantes, prédiction de l'hybridation de l'homme et de la machine en proie à une dystopie, tels de nouveaux golems échappant à leur créateurs... Sans aucun doute « Blade runner » 1982 est devenu culte, à l'heure des révolutions technologiques, par la force des interrogations posées et de leurs mises en scène sans équivoque.

En 2049, une société transhumaniste se dessine

La sortie d'une suite (par le réalisateur Denis Villeneuve) nous projette maintenant dans Los Angeles trente ans après, en 2049. Devenus humanoïdes, ces nouveaux réplicants doivent lutter contre l'obsolescence non programmée des premiers modèles, délinquants ou considérés comme tels. A l'horizon des 30 ans, c'est une société transhumaniste qui se dessine en filigrane, menée par un pouvoir qui impose son projet d'une régénération par cette néo-hybridation de l'homme, non seulement augmentée mais surtout démultipliée. La condition humaine se trouve dans cette nouvelle version remise en question, tant la génétique et son hybridation avec la technologie sont porteurs d'une nouvelle renaissance d'une autre génération, qui manie les pouvoirs à son service et à dessein.

Cette société de nouveau dystopique enferme d'autres créations : les réplicants, humanoïdes, issus de manipulations génétiques, peuvent à leur tour améliorer leurs conditions de serviteurs en étant eux-mêmes en droit d'utiliser une Intelligence Artificielle à leur service. Dans ce monde à l'horizon 2050, c'est une société totalement urbaine, dans un monde détruit par les guerres nucléaires et le changement climatique, qui est dessinée, traversée par une profonde solitude entre les êtres qui la constituent, quelle qu'en soit l'origine.

Est-ce un cauchemar urbain qui nous attend ?

Quid de cette vision d'un monde citadin à l'horizon 2050, ayant engendré un cauchemar urbain mené par des oppositions entre humains, robots, intelligences artificielles au gré de leur hybridations possibles ?

A l'image de "Métropolis", "1984", "Alphaville", "Zardoz", "Brazil", "Equals", pour ne pas citer que quelques-uns des films qui ont traversé l'histoire du cinéma d'anticipation, la dystopie urbaine reste un sujet particulièrement riche. Elle se voit aujourd'hui « augmentée » également par la puissance de la technologie, le silicium, la bio génétique et l'intelligence artificielle.

La vie urbaine devient un défi majeur pour les 6 milliards d'urbains en prévision de 2050. Serons-nous capables de bâtir une ville et une vie urbaine, humaine, durable et socialement inclusive, avec la technologie au service de notre qualité de vie ? Serons-nous capables de contrer notre courbe dangereuse vers l'anéantissement par le changement climatique ? Aurons-nous réussi à éliminer les armes nucléaires et l'usage potentiel qui en découle ? C'est cet ensemble d'interrogations que pose le film, face aux menaces considérables que nous devons affronter. Une bonne partie de la réponse viendra de nos capacités à éduquer, à diffuser une culture urbaine fondée sur le respect de l'autre et l'altruisme, à développer de nouvelles urbanités, à transformer nos modes de vie, de consommation, de production, et enfin, à investir dans les neurones des hommes pour mieux maîtriser les intelligences artificielles.

Mises en garde contre l'intelligence artificielle

Stephen Hawking a mis en garde contre les dangers de l'avancée de l'IA (« Les humains, limités par une lente évolution biologique, ne pourraient pas rivaliser et seraient dépassés »), et récemment Elon Musk, s'appuyant également sur l'héritage d'Isaac Asimov, Philip K. Dick et George Orwell, demande d'urgence des textes de loi pour réguler les avancées de l'intelligence artificielle:

« L'IA est l'un des rares cas où je pense que l'on doit adopter une régulation préventive. Si on attend le moment où il faudra réglementer de façon réactive, ce sera trop tard. »

Relire "Utopia", écrit en 1516, pour préparer le monde de demain

L'année dernière, nous avons rendu hommage au 500e anniversaire de la publication de l'ouvrage de Thomas More, intitulé "Utopia". Il a décrit une société paisible où travail, repos et plaisirs s'équilibrent, où la fraternité règne, où les hommes croient dans les dieux de leurs choix, en vivant libres et en harmonie avec la nature. Thomas More était rempli d'espoir dans l'homme, et convaincu de la valeur de la démocratie dans une société humaine bâtie par l'homme au service des hommes. Il est certainement bénéfique de se ressourcer dans cette pensée, pour régénérer ces valeurs universelles, indispensables pour notre survie aujourd'hui, et préparer un monde urbain en 2050 porteur de ces valeurs.