"Les Américains veulent reprendre pied sur le continent" africain

Par Propos receuillis par Jonathan Baudoin  |   |  772  mots
Face à la Chine, les États-Unis ne comptent pas rester derrière. Bien au contraire. (Crédits : Reuters)
Barack Obama accueille à Washington jusqu'au 6 août les chefs d'État du continent africain, dans le cadre d'un sommet aux forts enjeux économiques et politiques pour la Maison Blanche. Jean-Joseph Boillot, économiste au CEPII, considère que les États-Unis peuvent retrouver une place stratégique en Afrique.

Barack Obama inaugure ce lundi à Washington un sommet de deux jours consacré à l'Afrique. Pourquoi un tel regain d'intérêt de la première puissance mondiale pour le continent africain? Jean-Joseph Boillot, Conseiller au Club du CEPII, Centre d'études prospectives et d'informations internationales, auteur de "Chindiafrique, la Chine, l'Inde et l'Afrique feront le monde de demain",  publié aux éditions Odile Jacob en 2013, apporte son éclairage sur cette question.

Quels sont, les enjeux du sommet États-Unis/Afrique qui se déroule à Washington?

Jean-Joseph Boillot: Ce sommet se donne pour objectif de renforcer la coopération entre les États-Unis et les pays africains, dans la mesure où les Américains figurent parmi les premiers partenaires économiques et politiques de l'Afrique mais ils sont loin d'être seuls. Au niveau économique, la Maison Blanche a compris que dans les prochaines décennies, l'Afrique se pose enfin comme un véritable continent émergent même si tout est loin d'être réglé dans un grand nombre de pays. Différentes études d'institutions telles que la Banque Africaine de Développement ou l'Organisation de coopération et de développement économiques montrent bien que la croissance de l'Afrique a été depuis 10 ans et restera pour la prochaine décennie de l'ordre de 5 à 6% par an.

Un autre enjeu, économico-politique, est présent en filigrane au sommet: il s'agit de la question des matières premières. Les États-Unis sont par exemple le premier importateur de pétrole africain, devant la Chine, et ce sont de grands importateurs de minéraux dont l'Afrique regorge.

Enfin, il faut prendre en compte la concurrence de nouveaux partenaires africains, notamment la Chine, qui a développé des accords de coopération ambitieux - y compris militaires- avec de nombreux pays du continent africain et qui organise des sommets Chine-Afrique tous les deux ans. En invitant les chefs d'État africains à Washington, les Américains veulent montrer qu'ils s'intéressent à l'Afrique et qu'ils souhaitent établir eux-aussi un partenariat stratégique avec le continent. C'est également une occasion de montrer leurs différences avec Pékin. Avec le Président Obama, l'accent est mis sur le lien entre démocratie et développement la ou la Chine cherche a promouvoir son "consensus de Pékin", c'est a dire un pouvoir fort, voire autoritaire.

Est-ce que ce sommet pourrait nuire à la présence de la France en Afrique?

Oui et non! Oui, car la France et les États-Unis sont en rivalité politique sur certains dossiers comme en Centrafrique ou au Rwanda par exemple, et économiques, comme pour les hydrocarbures, l'uranium ou encore la plupart des minerais. En outre, la France compte souvent sur le vote africain à l'ONU, y compris face aux Etats-Unis comme on l'avait vu au moment de la 2e guerre en Irak

Et non car des deux côtés de l'Atlantique, notamment avec les présidences Sarkozy et Hollande en France, il y a une vision commune des trois priorités en Afrique: lutte contre le terrorisme, démocratie et développement économique avec les aides ou prêts de la Banque mondiale et du FMI. D'ailleurs, Christine Lagarde revient d'une tournée en Afrique, au cours de laquelle elle a vendu le changement d'image de l'institution auprès des pays africains après l'amère expérience des années noires de l'ajustement structurel.

À terme, les États-Unis pourront-ils contrecarrer la concurrence sino-indienne?

Contrecarrer, cela ne semble pas possible car la Chine et l'Inde, dans une moindre mesure, sont présents en force sur le continent depuis les années 1960, quand ils soutenaient les mouvements d'indépendances.

Elle a nettement intensifie son engagement économique -et de facto politique-dans les années 1990 en offrant une alternative aux programmes d'ajustement structurel proposés par les institutions de Washington. Ce qui a d'ailleurs fait perdre beaucoup de crédibilité aux Etats-Unis et clairement affecte sur ce continent leur statut de superpuissance. Donc, Washington cherche avant tout à retrouver une place de premier plan en Afrique, face à la Chine, à l'Inde, mais aussi à la Russie, qui historiquement a aussi des liens avec l'Afrique.

Ils peuvent y parvenir! D'abord, la Chine agace certains chefs d'État africains et de plus en plus d'Africains; ensuite, l'Inde n'est pas assez forte pour se positionner en rivale des Américains; et enfin, les pays africains veulent avoir l'embarras du choix face à des investisseurs de multiples nationalités. Ils ont été invités au Japon au printemps pour un sommet bilatéral de même nature. Qui se plaindra en Afrique de voir le "grand-frère" américain s'intéresser au plus haut point au continent et pas seulement a l'Asie-pacifique.