"L'Arabie Saoudite a adressé un message à l'Iran mais également à Daech"

Par Propos recueillis par Nabil Bourassi  |   |  998  mots
Denis Bauchard, spécialiste du Moyen-Orient à l'IFRI, juge que si l'Arabie Saoudite a contribué au chaos du Moyen-Orient, c'est oublier l'intervention américaine en Irak en 2003 qui a largement contribué à la création de Daesh. (Crédits : DR)
Pour Denis Bauchard, spécialiste du Moyen-Orient à l'IFRI et ancien ambassadeur de France en Jordanie, la décision de l'Arabie Saoudite manifeste son inquiétude face à l'influence croissante de l'Iran mais aussi de Daech sur son propre territoire.

LA TRIBUNE - L'Arabie Saoudite a-t-elle eu raison de rompre ses relations diplomatiques avec l'Iran ?

DENIS BAUCHARD - Cette décision a été prise après l'intrusion de manifestants à son ambassade de Téhéran, ce qui est inacceptable pour un Etat souverain. Tout le débat est de savoir si cette intrusion a été commanditée par le pouvoir iranien ou s'il y a eu une défaillance des forces de police. Mais ce n'est pas la première fois que l'Iran s'illustre dans ce type d'incident, je pense à l'assaut de l'ambassade américaine en 1979 qui s'était suivi d'une prise d'otages.

Pourtant, l'intrusion a été écourtée par l'intervention des forces de police iranienne, de même que l'incident a été condamné par le président Rohani...

Les mots du président Rohani ont été faibles, et surtout ils n'ont pas été repris par l'ayatollah  Khameneï. Le président Rohani n'a pas de réels pouvoirs en matière de sécurité publique : il a  essentiellement  un rôle de gestion économique et sociale du pays..

L'Arabie Saoudite n'a-t-elle pas joué une forme de provocation en procédant à l'exécution d'un dignitaire chiite ?

Sur les 47 personnes exécutées ce jour-là, cinq seulement étaient de confession chiite, les autres étaient des sunnites convaincues d'entreprise terroriste en lien avec Al Qaïda ou Daech. Pour l'Arabie Saoudite, il s'agissait d'adresser plusieurs messages. D'abord qu'elle entendait répondre avec la plus grande fermeté au terrorisme et à la déclaration de guerre de Daech. Ensuite, elle a affirmé sa volonté de contrôler sa minorité chiite, et ainsi adresser un message à l'Iran tout en donnant un gage au clergé  wahhabite saoudien. En revanche, on peut s'interroger sur l'opportunité d'une telle initiative. Les risques ont probablement été mal calculés compte tenu du contexte actuel...

On a le sentiment que l'Arabie Saoudite est sur la défensive...

En effet, elle l'est parce que ses relations avec les Etats-Unis se sont extrêmement détériorées ces dernières années. Plusieurs éléments font partie du contentieux avec Washington :  le lâchage de Moubarak en Egypte, la mollesse de leur intervention en Syrie contre le président Assad alors que « les lignes rouges » avaient été franchies,  le récent accord sur le nucléaire signé avec l'Iran, et enfin, la complaisance avec Israël au Proche-Orient. Il faut ajouter à cela le développement  de l'influence iranienne dans la région, de l'Irak au Liban. Cette attitude défensive conduit Ryad à prendre des initiatives sans en référer à Washington comme le montre l'intervention très risquée au Yémen. Mais l'Arabie Saoudite est également en prise avec des défis intérieurs. Elle doit ainsi répondre aux attentes de la jeunesse saoudienne et mener des réformes structurelles et économiques ambitieuses, tout cela dans un contexte d'un  déficit budgétaire important -130 milliards de dollars pour l'exercice en cours-, conséquence de la chute des cours du pétrole, à laquelle elle a contribué. Enfin, la question de la transition peut ajouter à la confusion. Le roi Salman qui a succédé à son frère, le roi Abdallah, à la mi-2015, est malade. Or, si le prince Mohamed Al Nayef est premier dans l'ordre de succession, son fils, Mohamed Ben Salman, est vice prince -héritier. Mais, cet ordre n'a toujours pas été avalisé par le Conseil d'allégeance, qui est l' instance familiale chargée de gérer la succession au trône. Il y a donc un risque de rivalité entre les deux prince- héritiers en cas de succession.

Faut-il craindre une escalade dans l'affrontement confessionnel entre sunnites et chiites ?

Cet affrontement existe déjà, mais il est largement instrumentalisé par l'Iran et l'Arabie Saoudite. Ce que l'on peut craindre c'est que l'exécution des personnalités chiites qui vient d'avoir lieu n'entrave sérieusement les processus de réconciliation amorcés au Yémen, et en Syrie. Le véritable enjeu de ce conflit entre ces deux puissances est le leadership régional. D'un côté, les Iraniens entendent affirmer leur influence sur le Golfe dont ils soulignent le  caractère persique. De l'autre côté, l'Arabie Saoudite lui dispute le leadership idéologique et religieux dans le monde islamique.

L'Arabie Saoudite a-t-elle intérêt à la déstabilisation du Moyen Orient ?

Elle mène la politique étrangère qui correspond à ses intérêts, ou, en tout cas, la perception qu'elle a de ceux-ci. Cela a certes contribué à accentuer le chaos au Moyen-Orient. D'ailleurs, il suffit de voir l'énergie qu'elle déploie au Yémen avec une centaine d'avions mobilisés, tout en étant très discrète en Syrie et en Irak dans la lutte contre Daech. Mais l'Arabie Saoudite n'est pas la seule responsable de cette situation. Je rappelle que cette organisation terroriste est largement le produit de l'intervention américaine en 2003 qui a conduit au démantèlement de l'Etat irakien, et notamment de l'armée de Saddam Hussein dont de nombreux cadres ont rejoint avec armes et bagages les insurgés.

Les Occidentaux semblent stupéfaits de l'attitude des Saoudiens ces derniers temps, tout en s'étant rapprochés de l'Iran. Sont-ils engagés dans un rééquilibrage de leur politique régionale, ou assiste-t-on à un basculement d'alliance ?

D'abord, il n'y a pas une seule position dans le bloc occidental. Du côté américain, il y a clairement une volonté de se désengager du bourbier moyen-oriental. Washington est désireux de rééquilibrer sa politique étrangère dans la zone pacifique devenue prioritaire pour contrer la montée de l'hégémonie chinoise. La France, elle, se range clairement du côté de l'Arabie Saoudite avec qui les relations sont excellentes. Certes, le quai d'Orsay a publié  un communiqué pour afficher ses réserves suite aux exécutions du 2 janvier, mais le mot utilisé - "déplorer" - a , dans le langage diplomatique, une   faible portée.