Taxis contre VTC : et si on passait à côté de la vraie question ?

Par Mounia Van de Casteele  |   |  1637  mots
"Dès lors que Heetch et Uber ont joué le jeu d'ouvrir leurs données en publiant l'intégralité des études menées par 6-t, ils ont fait le premier pas", estime Nicolas Louvet, de l'institut 6-t. Aux politiques d'échanger avec eux
Le conflit s'enlise autour de l'aspect réglementaire du droit du travail ou de la concurrence. Mais la question de la mobilité et de l’accessibilité territoriale est quasiment inexistante du débat public, déplore l'institut 6-t.

Retour à la case départ. Pour répondre à la colère des taxis, le Premier ministre Manuel Valls a annoncé mardi soir la nomination du député PS Laurent Grandguillaume, en qualité de médiateur, dans le conflit qui divise les acteurs du marché du transport de personne à la demande (taxis, chauffeurs de VTC et plateformes). Les concertations qui seront menées doivent déboucher sur une nouvelle loi. Alors que les taxis demandaient entre autres l'application de la loi en vigueur actuellement, à savoir, la loi dite Thévenoud. Autant dire que l'Etat n'a donc pas réellement tranché. Et pour cause, le cœur du débat est-il vraiment la question de la concurrence et de l'ouverture d'un secteur? Quid de la mobilité territoriale?  La Tribune tente de décrypter la situation.

Les plateformes dans le viseur

Dans le viseur des taxis, et de certains chauffeurs de VTC, dont ceux représentés par le syndicat SCP/VTC, les plateformes mettant en relation passagers et voitures : Uber, Le Cab, Marcel Chauffeur, SnapCar, et autres CinqS.

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Mais aussi la petite pousse française Heetch, qui met en relation clients et chauffeurs occasionnels, à l'instar du service UberPop suspendu par Uber l'été dernier.

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Heetch différent d'UberPop ?

Cependant, le co-fondateur de l'application mobile, Teddy Pellerin, ne souffre pas d'être mis dans le même panier que la très décriée UberPop, désormais interdite. Il avance l'argument du transport de personne "à titre non-onéreux", arguant que le passager donne uniquement le montant qu'il souhaite (contrairement à UberPop, service qui proposait un tarif non négociable).

Qui plus est, les revenus des chauffeurs partenaires de la plateforme sont plafonnés à 6.000 euros par an, montant que l'Ademe a estimé correspondre à l'amortissement d'un véhicule personnel, ajoute-t-il. Pour rappel, les revenus des conducteurs d'UberPop ne l'étaient pas, mais Uber assurait être prêt à revoir sa copie sur ce point.

Bref. C'est en cela que Teddy Pellerin estime que son application n'est pas illégale. Et il ne manque pas de rappeler que les conducteurs Heetch gagnent en moyenne 1.850 euros par an.

La loi interdit le transport de personnes entre particuliers à "titre onéreux", sauf pour les deux-roues

Ses détracteurs brandissent alors le texte de la loi Thévenoud, qui interdit le transport de personne entre particuliers à titre onéreux, sauf pour les deux-roues, aussi surprenant que cela puisse paraître. Une exception bien utile à la jeune pousse MaPool - soutenue par la BPI -, qui axe sa communication sur le "comotorage", justement, alors qu'elle propose le même service que Heetch, avec des voitures.

Concernant la définition du "covoiturage", justement, seule la licorne BlaBlaCar semble être dans les clous. Et encore... Pour Teddy Pellerin, ce n'est pas si claire que ça. Du moins, est-il à ses yeux très illusoire d'assurer qu'un véhicule se rende d'un point A à un point B, sans varier son trajet d'un iota. Par sympathie ou pour toute autre raison, "il y a toujours des détours", avance-t-il comme argument.

De plus, chez Heetch, on assure qu'il existe un taux de refus de courses assez élevé. Ce qui tend à démontrer, selon ses fondateurs, que les chauffeurs n'acceptent pas les courses qui le conduiraient à l'opposé de l'endroit où il voulait aller...

En outre "nous ne voyons pas quel texte nous aurions enfreint, ni quel texte interdit notre activité", lançait lundi Oussama Amar, co-fondateur de l'incubateur de start-up The Family, lors d'un point presse. Et d'ajouter:

"Sept juges ont reconnu que Heetch n'était pas illégale, mais ça, personne ne le dit".

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Rappelons à cet égard, que suite à la violente grève des taxis de juin dernier, dont les images ont fait le tour du monde, un arrêté a été publié le 25 juin 2015 en interdisant "les applications de type "UberPop"". D'une part Heetch n'a pas été nommément interdite, et, d'autre part "les applications de type UberPop, ça ne veut rien dire", poursuit Oussama Amar. Sachant que, l'article 2 de l'arrêté du 25 juin précisait que celui-ci entrait en vigueur "compter de sa date de publication" (le 25 juin donc) et courait "jusqu'au 31 décembre 2015". Et d'enchérir:

"Après un an de consultations, on constate que personne n'est capable de dire ce qui est légal ou pas. Or Heetch n'est qu'un exemple de ce qui se développe dans tous les domaines".

Nouveau médiateur, nouvelle concertation, nouvelle loi

Comme pour corroborer ses dires, Matignon a d'ailleurs annoncé mardi soir une nouvelle concertation, conduite par le député PS Laurent Grandguillaume, médiateur fraîchement nommé. Avec l'objectif de  déboucher sur une nouvelle loi ...

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"Heetch et UberPop ont les mêmes impacts"

Bref. Au risque de déplaire à Heetch, pour Nicolas Louvet, directeur du bureau de recherche qui a conduit des enquêtes indépendantes aussi bien sur les taxis, que sur Heetch et Uber, on peut tout-à-fait comparer Heetch à UberPop. Le directeur du bureau de recherche 6-t analyse même:

"Heetch et UberPop, c'est pareil ! Que ce soit en matière d'usages, d'usagers et des attentes en matière de mobilité".

Et d'insister:

"On ne peut pas dire que ce (Heetch et UberPop) n'est pas la même chose ! Ça a les mêmes impacts !"

S'appuyant sur les données publiées dans l'étude 6-t datée du mois de septembre et à laquelle La Tribune a eu accès, il explique ainsi que les usagers de Heetch, comme ceux d'UberPop, sont en majorité très jeunes (9 usagers sur 10 ont moins de 30 ans), des étudiants, avec des revenus assez faibles, et qu'ils habitent en dehors des centres des agglomérations. Ils empruntent le service environ quatre fois par mois, ce qui semble correspondre aux sorties estudiantines du samedi soir... Par ailleurs, 60% des utilisatrices sont des femmes. Deux tiers des trajets sont en lien avec la périphérie et se font principalement les soirs de fin de semaine (entre jeudi et samedi), poursuit-il. Et surtout, la moitié des trajets n'auraient pas pu être effectués sans Heetch.

Concernant le prix des trajets - l'argument de Heetch pour se différencier d'UberPop -, seulement un dixième des trajets de la plateforme (elle en revendique 50.000 par semaine) ne correspondraient pas aux "suggestions" proposées par Heetch. Quant aux paiements effectués en cash par le passager, comment en contrôler les montants et donc les plafonds avancés par Heetch ?

La vraie question : la mobilité

Pour Nicolas Louvet, la question n'est pas là. Il faut selon lui désormais "élever le débat". Et s'interroger véritablement sur les solutions offertes par de telles applications en matière de mobilité urbaine et d'accessibilité territoriale, "la véritable question", aux yeux de Nicolas Louvet:

"On constate seulement que ça fait du mal aux professions établies, mais on ne se demande pas si ça rend service à la mobilité. Pourtant l'accessibilité territoriale est un enjeu national, que les collectivités n'arrivent pas à résoudre. Ce sont des enjeux économiques, sociaux, d'emploi."

Un défi pour les politiques publiques

Nicolas Louvet va plus loin:

"On n'a pas le droit d'interdire UberPop et pas Heetch. Mais surtout, il ne faut pas le faire ! Ce serait une grosse erreur ! Car ce sont des services de transport privé qui résolvent un problème d'accessibilité territoriale publique.

Eh puis, c'est trop facile d'interdire ! Alors oui, Heetch est sur la sellette. Mais les pouvoirs publics n'ont pas les moyens de proposer une alternative. Que va-t-on répondre aux jeunes qui ne pourront plus se déplacer ? "Tant pis pour eux ? "

Et pour cause de tels services jouent selon lui sur une temporalité où l'offre de transports publics n'est pas bonne, poursuit-il.

"Je trouve ça affligeant que l'on veuille interdire Heetch, comme UberPop, pour faire plaisir à la G7. La question se pose étant donné que la concurrence se ressent plus au niveau de l'intermédiaire (la plateforme), que le taxi lui-même. "

Heetch crée un nouveau marché

Alors certes, selon l'étude menée par 6-t, le taxi est le mode de transport dont l'usage relatif diminue le plus fortement suite à l'adoption de Heetch (78 % d'usages en moins par usager et par mois).

Toutefois, toujours selon la même étude, Heetch ne peut être simplement considéré comme un substitut du taxi : les usagers de Heetch l'utilisent 4,7 fois par mois en moyenne, alors qu'ils utilisaient le taxi en moyenne 1,8 fois par mois avant d'utiliser Heetch. En cumulant les usages actuels de Heetch et du taxi, nous aboutissons à une moyenne de 5,1 déplacements par usager et par mois. La plupart des usages de Heetch viennent donc répondre à une demande qui n'était pas satisfaite par les taxis.

Les usagers qui habitent en première et en seconde couronne sont plus nombreux à déclarer qu'ils réalisent de nouveaux déplacements depuis qu'ils utilisent Heetch (69 à 71 % en périphérie selon le département, contre 57 % à Paris). Heetch offre donc avant tout de nouvelles opportunités de mobilité aux résidents de la périphérie.

Mais il faut noter que si 80% des personnes interrogées déclarent à la base se tourner vers Heetch pour le prix, elles y restent pour le côté pratique et la convivialité du service.

"Dès lors que Heetch et Uber ont joué le jeu d'ouvrir leurs données en publiant l'intégralité des études menées par 6-t, ils ont fait le premier pas", estime Nicolas Louvet. Aux politiques d'échanger avec eux. Et de conclure :

"Il est temps de faire un grenelle de l'économie collaborative !"