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Taxis, VTC : qui veut la peau de Heetch ?

Photo de Mounia Van de Casteele

Mounia Van de Casteele

Publié le 20 janvier 2016 à 15:29 - Mis à jour le 28 septembre 2016 à 14:52

Le Quotidien Numérique

27 juin 2026

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Avant, VTC et taxis s'étaient un temps unis contre l'application UberPop qui mettait en relation chauffeurs non professionnels et passagers. Ils sont désormais ligués contre la petite française Heetch. A tort ou à raison ? La Tribune tente de décrypter la situation.

Chi va piano va sano. Voilà un dicton qui semble aller comme un gant à l'application française Heetch, lancée en septembre 2013 par trois trentenaires, ingénieurs de formation. A la base, l'objectif de la plateforme qui met en relation passagers et chauffeurs non professionnels était de rendre le monde de la nuit plus accessible aux jeunes, nous explique l'un des co-fondateurs de la plateforme qui reconnaît volontiers faire lui-même partie du public de fêtards visé. D'autant que cette offre de transport nocturne, à moindre frais, faisait à l'époque cruellement défaut. Les voitures de transport avec chauffeur (VTC) coûtaient plus cher qu'aujourd'hui. UberPop n'avait pas encore débarqué en France.

Depuis, la donne a changé. L'afflux de plateformes de VTC, et, surtout, l'arrivée d'UberPop en février 2014 ont entraîné un nivellement des prix vers le bas. Même les taxis ont dû s'adapter. A l'instar de G7, qui propose désormais des offres 20% moins chères les soirs de fin de semaine pour les étudiants (15/25 ans) - et bientôt, pour tous les clients, des forfaits de 4 euros en guise de frais d'approche variables. Son concurrent Taxis Bleus a quant à lui lancé des tarifs plafonnés à 10 euros les soirs de week-end pour des trajets effectués dans Paris intra-muros.

Oui, mais justement. Les sorties ne se font pas exclusivement à Paris intra-muros. Et ça, Heetch l'a bien compris. La banlieue concernerait ainsi deux tiers des trajets effectués via la plateforme. Sans laquelle un passager sur deux ne se serait pas déplacé, assure-t-on chez Heetch. De la même façon, les trajets dans Paris intra-muros ne concerneraient que 30% des courses enregistrées. C'est pour cela que la plateforme estime ne pas être un véritable concurrent pour les VTC. Et encore moins pour les taxis.

Heetch aurait créé un nouveau marché

En conséquence, la jeune pousse ne voit pas très bien ce qu'elle vient faire dans un tel débat. Pour convaincre, Teddy Pellerin utilise une métaphore hôtelière:

"Obliger les jeunes à commander un VTC ou un taxi, c'est comme obliger des jeunes à réserver un hôtel 4 étoiles quand ils partent en vacances : ça n'a aucun sens et ils ne le font pas."

L'application aurait d'ailleurs plutôt tendance à créer un nouveau marché qu'à grignoter les parts des acteurs en place, explique à La Tribune, Nicolas Louvet, de l'institut 6-t. Certes, il n'existe à ce jour aucune étude statistique permettant d'analyser les comportements des utilisateurs de Heetch. Cependant, on peut considérer que l'application de Teddy Pellerin peut être assimilée à "feu-UberPop", dans la mesure où il s'agit de conducteurs occasionnels, et que les passagers de Pop n'utilisaient pas d'autre plateforme - excepté Heetch, analyse Nicolas Louvet. Alors selon lui:

"Aujourd'hui on peut regarder Pop pour comprendre Heetch"

Il estime ainsi que les résultats de l'étude réalisée par 6-t pour Uber sont assez éloquents:

"Les passagers qui utilisent une telle plateforme (mettant en relation passagers et chauffeurs occasionnels non professionnels) sont des clients, qui, en majorité, n'utilisaient auparavant ni taxis ni VTC. Ce sont des jeunes, principalement des étudiants, qui utilisent ce service essentiellement la nuit et en périphérie. Grâce à des applications comme UberPop et Heetch, des jeunes vont prendre l'habitude de commander une voiture avec chauffeur. Ils prendront plus tard des taxis et des VTC. Donc cela crée un marché !"

Heetch, très bien classée dans l'AppStore

Néanmoins, la startup a beau faire bande à part, ne souffrant aucune comparaison avec les VTC, et encore moins avec UberPop, elle joue désormais dans la cour des grands. En témoigne le classement des applications gratuites de transport les plus téléchargées sur l'AppStore le soir du Nouvel An, dans lequel l'application française talonnait l'américaine:

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En temps normal, l'application Uber reste la plus téléchargée des applis de transport gratuites sur l'AppStore, derrière celle de la SNCF, qui arrive sur la première marche du podium. Mais Heetch s'avère tout de même être classée 13e, derrière BlaBlaCar (5e) et devant Chauffeur-privé (25e), Taxis G7 (45e), Le Cab (61e), AlloCab (92e), et Taxis Bleus (113e).

2e appli de transport à la demande la plus téléchargée

Autrement dit, Heetch se retrouve désormais être, derrière Uber, l'application de transport à la demande la plus téléchargée sur iPhone. La première oscille entre la première et la 10e place. Et la seconde tournait plus entre la 10e et la 25e place entre les mois de juin et septembre 2015, mais évolue plutôt autour de la 10e place depuis. (Cf. courbe bleu foncé des graphes ci-dessous obtenus via Appfigures).

Une performance qu'Uber ne prend pas à la légère. Loin de là. Un porte-parole d'Uber France confie même:

"On observe un essor extrêmement important de Heetch en France ces six derniers mois. De très nombreux chauffeurs de VTC et de taxi nous disent se connecter à Heetch le soir en parallèle des plateformes de réservation professionnelles. Le développement très rapide de ce service de transport entre particuliers retient la plus grande attention de notre siège à San Francisco."

Heetch entre Uber et G7 dans le classement global des app les plus téléchargées

Autre preuve du succès de Heetch : au niveau des téléchargements d'applications pour iPhone dans l'AppStore, elle se retrouve entre Uber et G7 dans le classement global. Loin devant Chauffeur-Privé, Allocab ou même Taxis Bleus, qui n'apparaissent pas dans ce classement général.

Uber reste en tête :

Mais Heetch suit de près :

Un peu derrière, G7:

En revanche, tout en concédant que l'acteur Heetch représente à ses yeux un concurrent avéré autant pour les taxis que pour les VTC, Benjamin Cardoso, le fondateur de LeCab, relativise un tel classement:

"Le classement de l'Apple Store n'est pas révélateur car certains ont des objectifs de téléchargement d'application dans leur campagne de publicité et non pas des objectifs d'inscription ou d'utilisation".

Quoi qu'il en soit, si Teddy Pellerin minimise le succès de l'application, qui n'a vocation, selon lui qu'à rester l'apanage des jeunes et des étudiants, sans (vouloir) rivaliser avec les taxis ni avec les voitures de transport avec chauffeur (VTC) professionnel, qui s'inquiètent, les courriels envoyés aux chauffeurs utilisant la plateforme semblent toutefois attester d'une performance grandissante. En tout cas, régulièrement, Heetch explique à ses partenaires chauffeurs que des milliers de commandes n'ont pu aboutir le samedi soir, jour de pic de l'activité de la plateforme. Comme en novembre, où la plateforme avançait le chiffre de 6.183 passagers qui n'avaient pas pu commander de véhicule, faute de chauffeurs.

Même chose en décembre, où la plateforme mettait encore en avant un nombre de 6.500 trajets n'ayant pu aboutir à Paris, Lyon et Lille.

Alors pour pouvoir répondre à l'offre, les utilisateurs de la plateforme sont invités à parrainer de nouveaux conducteurs, moyennant des bons d'achats.

De quoi contrarier les plateformes comme Uber, ainsi que les taxis. Le PDG de G7 n'hésite pas à pointer l'application du doigt, évoquant une perte du chiffre d'affaires de 30% de ses chauffeurs partenaires en janvier, par rapport à l'année passée, qui s'est directement répercutée selon lui sur le chiffre d'affaires correspondant de son groupe.

Fuyant les projecteurs, l'application française, qui compte à son capital les fonds Kima Ventures (lancé par Xavier Niel, le fondateur de Free en 2010), Alven Capital et Mobivia, a jusqu'à présent tranquillement grossi dans l'ombre de la très décriée UberPop, qui proposait quasiment le même service. A quelques différences près: par exemple, UberPop fonctionnait tous les jours de la semaine, sans limitation horaire, et n'offrait pas une tarification négociable ou au bon vouloir du client. En effet, Heetch présente la particularité de ne donner qu'une suggestion de prix pour le partage des frais liés à l'utilisation du véhicule, et non pas un prix pour une prestation de service. Le paiement peut se faire en liquide ou directement par prélèvement. A ce moment-là, à la fin de la course, le passager peut faire jouer le curseur en forme de flèche à côté du montant soumis, afin de donner plus ou moins.

La question du transport de personne "à titre onéreux"

De plus, Heetch bloque le revenu de ses conducteurs partenaires à 6.000 euros. Un montant qui correspond aux frais annuels liés à l'amortissement d'un véhicule. C'est pourquoi, Teddy Pellerin, qui ne souffre pas que l'on compare Heetch à UberPop insiste sur ce point:

"Nos partenaires ne gagnent pas d'argent avec cette activité. Ils touchent en moyenne 1.850 euros par an. Seuls 5% de nos conducteurs atteignent 5.000 euros par an. Et ceux-là, nous leur conseillons de s'orienter vers une activité professionnelle de VTC."

C'est d'ailleurs là toute la subtilité de la question de la légalité de l'activité Heetch. En effet, depuis le 1er octobre 2014, la loi Thévenoud interdit le transport de personnes entre particuliers "à titre onéreux". Or ce "titre onéreux" ne serait pas encore bien défini juridiquement aux yeux de la startup, qui évoque, concernant son activité, un partage de frais, liés à l'utilisation du véhicule, comme BlaBlaCar propose un partage des coûts liés au voyage.

Notons au passage un détail amusant : la jeune pousse Mapool, lancée en juin 2015, se voit en petite soeur de Heetch, et prend la licorne BlaBlaCar pour modèle. Teddy Pellerin reconnaît volontiers que les activités de Heetch et de Mapool sont comparables. Pourtant, le débat est focalisé autour de la première, alors que la seconde a été lancée APRES la loi Thévenoud, et avec le soutien de la BPI qui plus est.

Bref. Pour sa part, le patron de Taxis Bleus, Yann Ricordel clôt net tout débat:

"Il n'y a pas de débat. Heetch agit en toute illégalité".

Et du côté du ministère des Transports, on abonde dans ce sens.

L'arrêté de la Préfecture courait jusqu'au 31 décembre 2015

Mais, selon Teddy Pellerin, la situation n'est pas si claire que ça. D'ailleurs, l'arrêté publié le 25 juin 2015 et interdisant UberPop, n'a pas interdit Heetch expressément, mais seulement  "les applications de type "UberPop"".

Par ailleurs, l'article 2 dudit arrêté précisait que celui-ci entrait en vigueur "compter de sa date de publication" (le 25 juin donc) "jusqu'au 31 décembre 2015".

Quoi qu'il en soit, la guerre des prix a été telle que de nombreux chauffeurs de VTC ont manifesté leur mécontentement à l'égard des plateformes dont ils sont partenaires. Et certains ont même décidé de prendre leur avenir en main : des syndicats représentant les chauffeurs se sont ainsi créés, comme SCP/VTC, affilié à l'Unsa.

Lire : VTC, un syndicat officiel est affilié à l'Unsa

Manifestation contre la passivité de l'Etat

Du côté des taxis, un nouveau mouvement protestataire au niveau national est programmé pour le 26 janvier. Avec quelles revendications? "Simplement le respect de la loi", lance Serge Metz, le PDG de G7. Chez Taxis Bleus, comme chez G7, on espère qu'il n'y aura ni violence ni débordements, mais on les redoute. "La grève risque d'être bien plus suivie et plus dure que celle du mois de juin, car les chauffeurs sont à bout", nous confie-t-on.

Serge Metz insiste:

"Les chauffeurs ne demandent rien d'autre que le respect de la loi. Ils ne demandent pas la suppression des VTC comme peuvent le faire certains syndicats extrémistes.C'est la première fois qu'une profession descend dans la rue juste pour demander le respect de la loi".

Le PDG, qui salue au passage "le travail du Préfet de Police de Paris qui a doublé les moyens mis en oeuvre pour lutter contre la pratique illégale de la profession de taxi", estime que l'Etat, qui "est garant de la bonne application de la loi", ne donne cependant pas de signal clair à cet égard. Ajoutant que "les moyens de routine sont trop faibles dans cette situation".

Il souligne par ailleurs, sans toutefois citer nommément le ministre de l'Economie et du numérique, Emmanuel Macron, qu'il y a "une partie du gouvernement" qui affiche clairement une sympathie par rapport à ces plateformes. Une attitude difficilement compréhensible à ses yeux, étant donné la précarisation de la profession de chauffeur de taxi que cela entraîne. Le PDG rappelle que ces mêmes chauffeurs, eux, "paient leurs charges sociales et leurs impôts en France". Sauf à estimer qu'aussi précaires qu'ils soient, ces emplois créés supplémentaires seront susceptibles d'aider ce même gouvernement à atteindre son objectif d'inversion de la courbe du chômage...

En attendant, les deux dirigeants de Heetch seront jugés en correctionnelle en juin, soupçonnés de concurrence illégale avec les taxis, selon l'AFP. Outre ses dirigeants, Heetch comparaîtra le 22 juin en tant que personne morale pour "organisation illicite de mise en relation", de "complicité d'exercice illégal de l'activité d'exploitant de taxi" et de "pratique commerciale trompeuse", a précisé à l'AFP une source judiciaire.

L'occasion, selon Teddy Pellerin, de prouver la légitimité du modèle de sa plateforme:

"L'application Heetch n'a jamais été condamnée et nous profiterons de cette procédure pour expliquer notre modèle et prouver notre légitimité."

Et de remarquer:

"Il est bon de noter la coïncidence des dates entre la procédure engagée contre les dirigeants de Heetch et la manifestation annoncée des taxis..."

À lire également

  • L'application Heetch n'est pas interdite
  • Appli de transport: Heetch attend le verdict des juges le 3 novembre
  • BlaBlaCar, Uber et les taxis : Bruxelles fait le point
  • VTC: les chauffeurs veulent un numerus clausus, pas les plateformes type Uber
  • Taxis contre VTC: UberPop "ne contrevient pas au code des Transports"

Lire aussi : "UberPop ne contrevient pas au code des Transports"

Mounia Van de Casteele

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