Derrière le Mitterrand public

Par Pierre Yves Cossé  |   |  1748  mots
(Crédits : DR)
Ce que révèle de l'ancien président sa correspondance avec Anne Pingeot. Par Pierre Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

François Mitterrand n'est pas de ma paroisse. Je n'ai jamais été un dévot ni pratiqué le culte de ce grand cynique, aux talents multiples, qualité de plume inclue. La publication dans le Monde, il y a quelques mois  de « bonnes feuilles » de sa correspondance avec Anne Pingeot, l'épouse secrète, incitait à nuancer le jugement. Le cynique fut un grand amoureux, sensible et lyrique.

La lecture- non exhaustive- des 1217 Lettres à Anne 1962-1995(Gallimard) soit près de 1200 pages  convainc le sceptique qu'il ne doit pas porter des jugements péremptoires et définitifs sur ses semblables, tant ils sont complexes.


Une correspondance de 33 ans

La correspondance amoureuse est de toutes les époques, comme le coup de foudre. Son originalité, c'est la durée,  le temps n'a pas usé  le lien des premiers jours : « Rien ne s'est affadi ou affaibli depuis sept ans...je crois que je fais l'amour avec toi depuis le 15 aout 1963 «  L'amour perdurera jusqu'aux derniers jours : « Tu m'as toujours apporté plus. Tu as été ma chance de vie. Comment ne pas t'aimer davantage ? » écrit-il dans sa dernière lettre le 22 Septembre 1995.
 Existe-t-il une autre correspondance amoureuse- lisible-  sur une période aussi longue, trente-trois ans,  qui soit le fait d'un amoureux ayant 33 ans de plus que l'aimée (écart supérieur à celui de l'actuel couple présidentiel) ? François, ancien ministre, avait 46 ans, lorsqu'il séduisit Anne, 19 ans, « montée » de Clermont-Ferrand à Paris pour des études, sur qui il devait veiller.


Un épistolier prolifique et impatient

François est un épistolier prolifique, surtout les premières années : une dizaine de longues lettres (35 pages) en janvier et aout 1964, plusieurs dans la même journée. Elles sont parfois agrémentées de dessins-souvent maladroits (un canard et un coq ; un hibou la carte de Venise) ou d'un poème (la complainte du coquillage, l'Ile de France en quatre verbes) Dans les débuts, c'est presque la lettre quotidienne : « Si je me laissais aller, je vous écrirai chaque jour car chaque jour j'ai quelque chose à vous dire »
Lorsqu'il est président, la carte postale écrite en France ou à l'étranger remplace assez souvent la lettre.
François est un épistolier impatient et exigeant. Il s'agace lorsqu'il n'a pas une réponse quasi immédiate .Il téléphone et ne supporte pas d'attendre  ou de n'avoir pas de correspondant, nous sommes avant le portable. IL peut même appeler Anne sur son lieu de travail, voire dans sa famille ou la nuit. Anne n'apprécie guère. Nous le comprenons par les excuses de François, puisque malheureusement l'aimée n'a pas publié ses lettres, certainement moins nombreuses et plus courtes.
François écrit à n'importe quelle heure du jour et de la nuit (« il est deux heures du matin, j'ai commencé cette lettre harassé, épuisé), dans n'importe quelle position et dans n'importe quel lieu : sur ses genoux, dans son lit, sur son banc à l'Assemblée Nationale, sur la nappe d'une table de restaurant, dans une chambre d'hôtel, dans un aéroport. En dépit de conditions d'écriture parfois difficiles, les ratures qui sont reproduites, ne sont pas nombreuses.

Ses lettres sont une sorte de monologue et de dialogue : « Ce n'est pas une lettre que j'écris. Je me parle et te parle à mots entrecoupés. De longs instants s'écoulent sans tracer une ligne ». L'écriture a toujours tenu une grande place dan sa vie. Elle est « une manière de préserver l'étonnante unité du cœur et de l'esprit, sans laquelle une vie se perd»


L'éloge de la bienaimée et de son corps

Le contenu des lettres ne diffère pas pour une  part de ce qu'écrit tout amoureux : déclarations d'amour et narration de la vie quotidienne.
La bien-aimée est affublée d'un grand nombre de surnoms et de qualificatifs tendres.  : « mon adorable Nannon, Namour,  Animour,  Anne de beaux jours, Anne gourmande, Anne songeuse, Turlupineuse, Anne de la Garenne fiancée sauvage et pure, Auvergne chérie faite de laves et de montagnes rondes, Canard à l'orange amère »

L'éloge de l'aimée, accompagné de métaphores est  permanent « un éternel printemps, mon ciel et ma terre» « mon bouquet de fleurs claires, bouche en forme d'iris, rire au chrysanthème d'or simple, mon archipel, mon joyau »
 La dimension érotique est présente : « Je te désire, toi et ton visage, et ton corps et l'odeur de toi et la force qui monte et s'empare de nous et la splendeur de l'accomplissement...J'aurais aimé entendre ton souffle haleter, to corps se creuser et faire la mer coléreuse de colère rythmée, aimé, aimé, aimé le cri qui monte et te délivre...Ton corps, ses pleins et ses creux ; sais-tu que ce trésor rend insensible aux fatigues du temps ? »
Il n'est pas d'amour sans souffrances ni brouilles. Un silence pendant quelques jours : « ta décision de créer le silence fait des ronds dans notre eau profonde. Je reste dans mon propre silence intérieur pris peu à peu par le froid des choses et du monde » Et lorsque la porte lui est fermée, il est bouleversé, la blessure est difficile à guérir.
L'absence est ambivalente: « ou bien elle enrichit, ou bien elle ruine ; ou bien elle vivifie ou bien elle tue ».


Un amour insensé qui surmonte les obstacles

Correspondance classique entre deux amoureux mais aussi correspondance  entre deux êtres que tout oppose. L'âge d'abord, le quadragénaire s'interroge : « Serais-je insensé ? Non, encore non... Vous avez vingt ans mais déjà la possession du monde. Moi j'écoute interdit la rumeur que fait en moi votre venue » Cet obstacle, il l'écarte : « Je crois que je peux t'aimer comme une femme est rarement aimée. Je crois que j'ai la force qui fera de notre histoire la beauté d'une vie...C'est merveilleux de savoir qu'il y aura toujours à travers le monde un cœur secourable, une main fidèle »

Obstacle de son infidélité également écarté : « heureusement, je suis infidèle. Aimer deux femmes à la fois, rien de mieux pour l'émulation du cœur » Silence sur l'amour officiel, alors que les  deux fils sont évoqués (« je les aime beaucoup ») dans la page où il  écrit « Nous sommes tous deux en mal d'enfant...j'ai souvent pensé à te faire un enfant...j'aurais créé un être qui aurait été toi » Mais deux lignes avant, il écrit  « à propos du plaisir qui surgit du volcan de nos corps...  ô inceste parfait »
L'enfant apparait et l'amoureux transi se double in fine d'un père tendre et émerveillé : «  Mazarine me prend l'heure merveilleuse avant son sommeil et me laisse tout étourdi quand je descends, l'escalier, ravi...que sa voix m'est douce »

Un amant séducteur débordant de vitalité et de talents

A la lecture, on devine ce qui a séduit Anne. Son amant, dans la force de l'âge, a des centres d'intérêt innombrables et sait faire partager ses passions. C'est un amoureux des grandes marches à la campagne, qui ne craint ni le chaud ni le froid, un terrien sensuel heureux dans la nature, sensible aux odeurs (« la terre exhale un parfum charnel ...l'odeur de la terre monte et m'enivre»), aimant la forêt et les fleurs.  C'est aussi en ville un urbain épris d'histoire et un flâneur qui fait halte chez un antiquaire, un libraire, un disquaire, aimant les choses rares et respectant les goûts de l'autre. Un organisateur de weekends culturels visitant les musées.

Deux vies distinctes

Certes, leur mode de vie est très différent, ils  sont  souvent séparés. Se console-t-elle en lisant les descriptions qui émaillent les lettres ? Hossegor des jours d'équinoxe « une mer magnifique, gonflée d'une colère méthodique, massive et finalement si sage...brutale, méchante,  étreignant la plage, par à coups, jusqu'au pied des dunes »
Ou des choses vue lors de longs voyages,  par exemple un spectacle hippy à San Francisco : « sur une scène un orchestre de trois musiciens très jeunes aux longs cheveux blonds. Un bruit à briser littéralement la poitrine, à fuir si l'on ne s'accroche pas. Mais avec un rythme fou...des images démesurément agrandies absorbent votre regard comme la musique votre oreille... »
Il est des aspects de sa vie  moins séduisants  a priori pour une jeune fille : le lecteur boulimique qui avale journaux, revues, livres d'histoire et romans, en faisant preuve d'un grand éclectisme. L'écrivain détaillant ses difficultés d'auteur. Le golfeur, assidu et vantard qui compte ses coups.

La discrétion du grand homme politique

Et, François Mitterrand l'homme politique ? Il est présent dans les lettres, discrètement.
Le parlementaire bourguignon, maire de Château-Chinon et président du Conseil Général de la Nièvre, ne ménage pas sa peine. Il est souvent sur les routes, moins fréquemment dans les trains. Il peut faire 600 kilomètres au volant l'été comme l'hiver. Il roule sur les routes verglacées du Morvan, sa DS glisse sur une plaque et se retourne. Une heure après, il est reparti.
Les premières années, il fait de fréquentes allusions à des contacts, rencontres, débats parlementaires, élections. Lors des périodes chaudes, la correspondance se fait rare, voire disparait (1981).
Une seule description de meeting,  à Auch (septembre 67) : « La réunion s'agitait, hurlait au moindre mot...Des socialistes, mes partisans, idiots et sectaires n'employant que des arguments de sous-sol...Que les orateurs socialistes m'ont irrité avec leur incroyable méchanceté, vulgaire, bête !».

Seule citation d'homme politique, Houphouët Boigny lors d'un entretien à Yamoussoukro(1982) « On a accusé la colonisation de nous avoir balkanisés. C'est le contraire...L'Afrique d'avant n'était qu'une marqueterie de petits groupes ethniques...Si les Européens n'étaient pas arrivés : des guerres de cent ans et au bout du compte des empires »
Seul portrait d'homme politique : son voisin et rival, Félix Gaillard, mort accidentellement.

L'homme privé n'est jamais absorbé par la chose publique. Le 29 mai 1968, jour de la disparition du Général de Gaulle, François Mitterrand « éprouve un vrai désarroi ».  La bienaimée ne l'a pas attendu à l'Orangerie : « dix-sept minutes, était-ce trop long d'attendre en échange de la joie profonde et un peu nécessaire que j'espérais ?...En dépit de l'histoire qui marche en ce jour à grande allure, je suis celui que tu aimes et qui t'aime ». Quel amant et quel homme !

Pierre-Yves Cossé
Mai 2017