Panama papers : du scoop exotique à la désinformation

Par Jean-Charles Simon  |   |  2460  mots
"Il y a donc une forme de fierté journalistique presque touchante d'avoir trouvé la vérité vraie, et forcément un préjugé d'énorme importance vis-à-vis de ce qui est si gros, si technique et si caché." (Jean-Charles Simon) Photo: le 5 avril 2016, un caméraman devant les bureaux de Mossack Fonseca, à Panama City. (Crédits : Reuters)
Le pire dans ce grand déballage médiatique des Panama Papers est sans doute la grande confusion qui règne, où l'on voit le concept de confidentialité des affaires devenir synonyme de fraude fiscale. Alors que les vrais enjeux du paiement de l'impôt sont ailleurs. Pas dans des contrées exotiques - juste sous nos yeux. Par Jean-Charles Simon, économiste, fondateur et président de Facta Group.

Les « Panama papers » ont fait mouche. Il faut dire que les médias à l'origine de cette investigation n'ont pas lésiné. En France, par exemple, Le Monde en est, ce vendredi, à déjà quatre "unes" consécutives sur le dossier, avec titrailles et mises en page exceptionnelles, sans compter une couverture online hors normes. L'Homme aurait atteint Mars, ou une guerre majeure aurait été déclenchée, nous n'aurions pas droit à plus ! Avec un tel traitement, les autres médias sont sommés d'embrayer - et d'ailleurs, ceux qui n'accordent pas une place jugée suffisante à l'affaire sont suspects d'une complaisance douteuse avec la fraude fiscale, sûrement parce que leurs actionnaires doivent avoir des choses à se reprocher...

Il faut dire que les médias qui ont planché sur le dossier ont investi lourdement. Des mois d'enquête, près de 400 journalistes mobilisés à travers le monde pour près de 80 organes de presse, parmi les plus prestigieux au monde : du très lourd. On comprend que le résultat doive être à la hauteur de l'investissement... et c'est bien le problème.

Car « l'affaire » mérite-t-elle une telle couverture, qui ressemble justement un peu trop à la recherche d'un bon retour sur investissement ?

A l'origine du sujet, il y a l'un de ces coups du sort qui ressemble au conte de fées de n'importe quel journaliste : une masse énorme de documents volés qui tombent dans l'escarcelle du Süddeutsche Zeitung, un quotidien de référence outre-Rhin. Énorme et complexe à exploiter car il s'agit, pour l'essentiel, de documents juridiques et non de fichiers de tableurs qui pourraient être plus rapides à décrypter. D'où le montage retenu pour dépiauter la bête, avec le consortium de l'ICIJ et tous les médias étrangers partenaires.

Fierté journalistique presque touchante

Comme les « leaks » qui les ont précédés ces dernières années, les « Panama papers » fascinent leurs destinataires, qui ont rarement l'habitude de traiter de tels objets. De la matière brute et technique en masse, en théorie confidentielle. Bien loin de l'ordinaire des dossiers de presse, des communiqués ou même de pièces distillées de-ci de-là par les agences d'influence de la place... Il y a donc une forme de fierté journalistique presque touchante d'avoir trouvé la vérité vraie, et forcément un préjugé d'énorme importance vis-à-vis de ce qui est si gros, si technique et si caché : il ne peut s'agir que de la quintessence de l'information.

Dans cette veine, les médias concernés ne pourront s'empêcher de faire le récit à leurs lecteurs de leurs durs mois de labeur : mise en abyme du journaliste ému en repensant à ses heures de vaines recherches à chercher le scoop dans des milliers de pages ; congratulations mutuelles entre confrères ; iconographies un peu puériles pour montrer qu'il y a vraiment beaucoup de gigaoctets dans ces dossiers...

Biais majeur pour objectiver le sujet

Rien de bien méchant, mais forcément un biais majeur pour objectiver le sujet et sa portée. Au demeurant, il est frappant d'observer qu'il n'y a eu dans cette affaire, jusqu'à présent, aucun ordre de grandeur global chiffré de son ampleur. Quels avoirs circulant par les montages décrits ? Quelle part illégale ? Qu'est-ce que cela représente en fonction des patrimoines des pays concernés par l'évasion supposée ou avérée, des budgets des Etats, de leurs ressources fiscales ? Pas un chiffre autre que quelques montants épars pour tel ou tel dossier isolé.

Pas beaucoup de considérations techniques, non plus. Et là aussi, c'est problématique. Pour juger de la spécificité, de « l'originalité » des montages, de leur nature plus ou moins suspecte et toxique, recourir à des experts aurait pu être plus instructif que de s'en remettre à la sidération de jeunes journalistes, peu ou pas formés à ces matières, chargés de faire du « data mining » dans ces monceaux de documents. Pour lesquels les mots « offshore », « trust », « fiducie » ou « actions aux porteurs » sont d'un exotisme exaltant. Et à qui il serait difficile d'imaginer qu'il ne s'agit pas de l'affaire du siècle.

Bien sûr, la fraude fiscale est une gangrène à éradiquer. Au moins jusqu'à il y a peu, le Panama faisait de toute évidence partie de ces havres de discrétion qui permettaient de cacher des choses, qu'il y ait à cela de bonnes ou de mauvaises raisons. Personne ne l'ignorait, et c'est d'ailleurs pour ça que le pays était pointé du doigt et figurait sur les listes des pays les moins reluisants. Qu'on retrouve aujourd'hui, sur 40 ans d'archives de Mossack Fonseca, un paquet de riches occidentaux et de dictateurs ayant dissimulé des avoirs pour échapper à des impôts ou les mettre à l'abri en cas de mésaventure ne peut guère surprendre. Qui pouvait sérieusement imaginer, par exemple s'agissant des « biens mal acquis » de dirigeants de pays émergents, que ceux-ci étaient tranquillement enregistrés dans leur pays de résidence ou sur un compte à leur nom dans la banque du coin, comme un quelconque M. Dupont ? L'existence de structures juridiques masquant des bénéficiaires effectifs était donc connue, décrite, et le Panama figurait en bonne place dans la poignée des petits Etats s'étant spécialisés dans ce commerce. Rien de neuf dans les principes.

Quand le "scoop" glisse vers la désinformation

A la lecture des reportages des médias aux premières loges, on sent que la matière des archives de Mossack Fonseca ne livre d'ailleurs pas tous les secrets espérés - et c'est normal, c'est un cabinet d'avocats qui immatricule et monte des sociétés, pas des comptes en banques avec des montants sonnants et trébuchants. Dès lors, les journalistes se félicitent de retrouver le nom de tel ou tel politique ou patron déjà cité dans des « affaires ». Mais c'est plus une confirmation qu'un scoop. Ainsi, pour Balkany et Cahuzac, pas un seul nouvel avoir qui n'était déjà connu pour avoir été soustrait au fisc n'est mis à jour. Simplement, dans leurs montages, une société est bien passée dans les mains du cabinet panaméen. C'est d'ailleurs concédé dans Le Monde, beaucoup moins clair dans le très populiste Cash Investigation. Le problème, c'est que la plupart d'entre nous auront eu le sentiment qu'il y avait encore du nouveau sur ces deux-là... alors que rien du tout ! Rien de plus que le riad marocain du premier ou le compte à Singapour du second, qui ont déjà largement défrayé la chronique. Pourtant, faites-le test autour de vous : vous verrez que la plupart de vos proches auront retenu que Balkany et Cahuzac, en plus de ce qu'on savait déjà, avaient aussi un compte caché au Panama ! C'est là où la « survente » des « Panama papers » par les médias dérape : sauf à être très attentif, le « scoop » glisse vers la désinformation.

Il est aussi amusant de constater, comme doit le préciser Le Monde, que, notamment dans les deux affaires citées d'hommes politiques français, et donc certainement pour beaucoup d'autres « personnalités politiques exposées », les autorités du Panama mais aussi Mossack Fonseca ou d'autres intermédiaires regimbent ces dernières années, commencent à s'inquiéter et à vouloir fermer des structures ou arrêter des processus dès lors que tel ou tel nom apparaît incriminé en Occident. Parce qu'ils essaient justement de faire meilleure figure pour se normaliser et sortir de la liste des Etats incriminés. Peu importe : dans l'embrasement médiatique, le pauvre Sapin devra faire mine de s'indigner d'avoir contribué à la réhabilitation du Panama il y a quelques mois et lui promettre à nouveau la plus grande indignité. Même si c'est infondé, même si la plupart des « Panama papers » portent sur des dossiers vieux de plusieurs années ou décennies, il fallait répondre à l'emporte-pièce pour ne pas être cloué au pilori dans les médias.

Le cas de la Société générale, emblématique de la confusion qui règne

Le cas de la Société générale est aussi exemplaire de la confusion qui règne dans ce grand déballage. Avec un battage incroyable et beaucoup de mauvaise foi - pas l'apanage exclusif en l'espèce de l'indécent Kerviel -, voilà que les sociétés créées au Panama pour des clients de la filiale luxembourgeoise de la Société générale se transforment par la magie du barnum médiatique en implantations de celles-ci à Panama : une structure créée pour un client est assimilée à une filiale de la banque dans ce pays ! L'entourloupe est grossière, mais ne gêne pas outre mesure la passionaria de Cash Investigation, par exemple, pour encourager des parlementaires à accuser le président de la Société générale de parjure, puisqu'il avait assuré qu'en 2012 la banque de la Défense n'avait plus d'implantations dans de tels pays. Les dossiers de Mossack Fonseca ne donnent en rien la preuve du contraire, mais peu importe : la Société générale est coupable, forcément coupable.

Si l'on va plus au fond du sujet, il est étonnant qu'il n'y ait pas plus de rigueur dans le jugement en illégalité des structures créées. Ainsi, il y a de nombreuses raisons pour vouloir ne pas apparaître directement dans un dossier ou dans la propriété de tel ou tel avoir sans pour autant être un délinquant. Parce qu'on ne veut pas être identifié par des tiers privés, de manière légitime, sans pour autant vouloir se soustraire à son administration fiscale. Oui, Le Monde le précise en effet. Mais il faut être là encore très vigilant pour l'avoir perçu et le garder en mémoire face au déferlement de noms et au spectaculaire de la mise en scène. Plusieurs des personnes concernées par ces « révélations » ont d'ailleurs essayé de faire valoir la transparence fiscale de leurs montages pour leur pays d'origine : il est à craindre que leurs mises au point pèsent bien peu face au bruit de leur nom mêlé au scandale.

Rejet catégorique du concept de secret des affaires

D'autres justiciers médiatiques sont de toute façon plus radicaux et rejettent totalement le concept et la légitimité du secret des affaires. Il est forcément un aveu de culpabilité. Ce serait pourtant une grave dérive si l'on épousait ce discours. Car le secret des affaires est vital dans une société libre. Exiger la transparence totale dans la vie économique, ce serait porter un coup fatal à la possibilité d'innover et de se protéger, de concurrencer et de gagner des marchés, de s'allier ou de s'affronter. Ce serait très certainement une prime aux plus forts, car des challengers plus agiles ne pourraient plus avancer protégés. Ce serait également une atteinte à la liberté d'entreprendre comme aux libertés individuelles. S'il n'y a plus de secret des affaires, alors toutes les rémunérations, toutes les conditions contractuelles devraient être rendues publiques : par exemple le coût payé par France Télévisions pour un numéro de Cash Investigation à sa maison de production... Le secret des affaires est en fait un bien précieux, et il ne doit y être porté atteinte qu'au bénéfice d'autorités qui, justement, sont habilitées à traiter d'informations confidentielles : les autorités fiscales, les organismes de sécurité sociale, les autorités judiciaires, les organismes statistiques (qui sont d'ailleurs contraints de préserver, en les agrégeant si nécessaire, l'anonymat des données)... Tandis que ce qui ressort de l'information publique doit être rigoureusement défini : ce qui concerne l'argent public, par exemple les situations personnelles des élus, mais aussi des dirigeants d'entreprises ou des comptes de celles-ci dès lors qu'elles font, justement, appel « public » à l'épargne.

Confidentialité n'est pas synonyme de fraude fiscale

Assurer la confidentialité de la vie économique est donc tout à fait légitime, et n'a aucune raison de porter préjudice à la lutte contre la fraude fiscale, une exigence. Mais c'est d'abord l'affaire des services dont c'est la mission, pas nécessairement des médias. Les premiers sont d'ailleurs, à juste titre, ravis de ces « leaks », prêts même à les rémunérer - ils ont une longue tradition de flirt avec la délation... Ce qui n'est pas forcément choquant, d'autant qu'ils opèrent souvent dans la discrétion : la fraude fiscale doit être justement pénalisée, sans pour autant mériter d'être publicisée. Tandis que l'opprobre médiatique est en la matière embarrassant : de qui parler ? A partir de quel degré et de quelle nature de « célébrité » est-il important et légitime qu'un média dénonce une affaire fiscale ? Ce malaise avait été perceptible dans un « leak » précédent à propos d'un humoriste dont, de surcroît, le dossier avait déjà été régularisé. Qu'est-ce que le public doit savoir et pourquoi ? C'est encore une fois une curieuse cuisine à laquelle donnent lieu ces « Panama Papers » puisque les médias en charge de les disséquer sélectionnent, sur des critères forcément subjectifs, les noms qu'ils révèlent et ceux qui resteront cachés dans des fichiers bruts inaccessibles au public.

Les vrais enjeux du paiement de l'impôt

Pour finir et revenir à la juste place de cette affaire dans notre information, il manque le recul indispensable à ce que sont les enjeux du paiement de l'impôt aujourd'hui. Sont-ils vraiment dans des micro-Etats, dans les jeux de piste de coquilles juridiques formant un dédale propice à l'évasion de quelques « happy few » sulfureux ? Faute d'analyse macroéconomique du sujet, il est difficile de répondre à cela. Mais tout porte à croire que ces combats sont plus symboliques et passés que majeurs et actuels. Tout indique que les montants colossaux de cette bataille pour payer moins d'impôt, souvent de manière légale, sont sous nos yeux. Dans les grandes masses de l'économie mondiale en mouvement, où les géants multinationaux arbitrent les localisations de leurs profits, souvent entre les plus grands pays qui sont aussi les plus grands marchés. Dans les méandres des chaînes de valeur que les fonctionnements de l'économie d'aujourd'hui rendent de plus en plus difficiles à saisir. Dans cette compétition pour la captation des rentes immatérielles, au cœur du monde actuel. En matière de chasse à l'impôt, il faut sûrement beaucoup de Panama pour valoir un Gafa...