Auto électrique : le jeu des 100.000 bornes

Par Philippe Mabille  |   |  833  mots
Le gouvernement veut multiplier par cinq d'ici à 2022 la taille du parc, les ventes annuelles et le nombre de bornes de recharges publiques disponibles. La France a tout intérêt à accélérer dans l'électrique parce que c'est, avec le véhicule autonome, l'enjeu d'une bataille mondiale dont dépend le sort de nombreux emplois. (Crédits : Lucy Nicholson)
La civilisation automobile, fondée sur le moteur à combustion thermique, a juste un petit défaut : elle est en train d'asphyxier nos villes, de congestionner nos poumons et nos routes. Minée par des scandales comme l'affaire Volkswagen, qui a détruit la confiance des consommateurs, l'industrie auto est condamnée à se remettre en cause pour participer à la lutte contre le réchauffement climatique. La solution est connue : il faut passer à l'électricité, en mode TGV.

L'industrie automobile a été la grande affaire industrielle du XXe siècle, source de libération individuelle et de progrès technologiques incessants. Louis Renault construit seul sa Type A en 1898. Dix ans plus tard, l'Amérique industrialise la Ford T. Cent ans plus tard, Elon Musk présente au public sa Tesla Model S, une berline familiale haut de gamme et 100% électrique, dont les ventes ont franchi les 200.000 exemplaires malgré un prix « insane », comme le mode de conduite de même nom qui permet à l'engin de passer de 0 à 100 km/h en 3,2 secondes.

D'un siècle à l'autre, le parc automobile mondial a dépassé le milliard de véhicules en circulation en 2010 ; il devrait encore doubler à la fin de la décennie, à raison de bientôt 100 millions de ventes par an, tous types de véhicules confondus. Le chiffre paraît gigantesque et il l'est, même si on le rapporte à une population mondiale qui comptera bientôt 7 milliards d'âmes. Cette civilisation automobile, fondée sur le moteur à combustion thermique, a juste un petit défaut : elle est en train d'asphyxier nos villes, de congestionner nos poumons et nos routes. Minée par des scandales comme l'affaire Volkswagen, qui a détruit la confiance des consommateurs, l'industrie auto est condamnée à se remettre en cause pour participer à la lutte contre le réchauffement climatique. La solution est connue : il faut passer à l'électricité, en mode TGV.

Bonne nouvelle, les tendances sont encourageantes. En 2017, selon l'Agence internationale de l'énergie, il s'est vendu dans le monde 1,1 million de véhicules 100 % électriques ou hybrides rechargeables, soit une croissance de 57 %. Plus de la moitié, soit 580.000 unités, ont été achetées en Chine, qui représente à elle seule 40 % d'un parc mondial de 3,1 millions d'unités. En France, 25 000 véhicules 100 % électriques et 12.000 hybrides rechargeables ont été vendus l'an dernier. Avec 120.000 unités, notre pays peut se féliciter d'avoir le plus important parc « zéro émission » en Europe.

Les incitations publiques sont cruciales

La performance est pourtant médiocre si l'on regarde les chiffres en valeur relative. Le bon élève de l'Europe est plutôt la Norvège, où la motorisation électrique représente désormais 39 % du marché. Bien sûr, la Norvège est un « petit pays » (en nombre d'habitants), bien servi par l'accès à une électricité hydraulique abondante et bon marché. Difficile de la comparer à la Chine, où l'électrique ne pèse encore que 2,2 % du parc total, comme le démontre la pollution endémique de ses grandes métropoles. Mais pour parvenir à ce résultat, la Norvège a employé des recettes dont la France pourrait utilement s'inspirer : la voiture électrique y est exemptée de taxes à l'importation et de TVA, et son heureux propriétaire bénéficie de la gratuité des péages autoroutiers et peut rouler sur les voies réservées aux bus. L'ambition d'Oslo est de parvenir à 100 % de ventes de véhicules électriques dès 2025. Cinq ans avant l'échéance de 2030 fixée par Anne Hidalgo pour l'interdiction de circulation de véhicules thermiques à Paris (dès 2024 pour les diesels)... Nicolas Hulot a évoqué pour sa part 2040 pour la disparition totale du moteur thermique en France.

Les incitations publiques sont cruciales pour faire basculer le marché vers le 100 % électrique. Les opinions sont plutôt favorables, mais de trop nombreux obstacles freinent la marche vers le zéro carbone. Avec une autonomie réelle de 200 à 300 km, la voiture électrique est celle des « trajets du quotidien », mais n'est pas adaptée à un usage familial sur longue distance. La peur de la panne est encore bien présente, et le prix, malgré les primes à l'achat, reste le principal obstacle à une adoption par les ménages les plus modestes, pas prêts à payer 25 smic pour un véhicule pas assez autonome.

Passer de 23.000 à plus de 100.000 bornes accessibles

Cependant, avec l'arrivée de nouveaux modèles, les constructeurs promettent des progrès spectaculaires en 2019. Le gouvernement veut multiplier par cinq d'ici à 2022 la taille du parc, les ventes annuelles et le nombre de bornes de recharges publiques disponibles : cela veut dire passer de 23 000 à plus de 100 000 bornes accessibles, pour éviter le deuxième péril qui guette l'« électromobiliste », celui de la queue à la borne.

Dernière pièce de l'équation, la défense de l'industrie nationale. La France a tout intérêt à accélérer dans l'électrique parce que c'est, avec le véhicule autonome, l'enjeu d'une bataille mondiale dont dépend le sort de nombreux emplois. Le remplacement progressif du parc automobile mondial représente des dizaines de millions de voitures et un marché de plusieurs dizaines de milliards d'euros par an. Avec le passage d'une technologie à l'autre, il est crucial pour l'Union européenne de ne pas dépendre de l'étranger pour la fabrication des batteries. Sinon, nos constructeurs seront condamnés à devenir de simples assembleurs qui auront vu s'échapper la valeur ajoutée. Et nous roulerons en électrique, certes, mais en électrique chinois...