Silicon Valley, French Tech : où sont les femmes et les minorités ?

Par Sylvain Rolland  |   |  1880  mots
Dans la Silicon Valley comme dans la French Tech, 7 travailleurs sur 10 sont des hommes. Yahoo a récemment révélé que seuls 2% de ses effectifs sont des Afro-Américains, alors qu'ils représentent près de 15% de la population globale des Etats-Unis. (Crédits : Image Source)
Dans la Silicon Valley comme dans la French Tech, le manque de diversité commence à faire tâche d’huile. Malgré le développement de nombreux programmes et une réduction lente du fossé, les femmes et les minorités ethniques sont encore moins représentés dans la tech que dans la plupart des autres secteurs d’activité. Explications.

Dans le premier épisode de la série américaine Silicon Valley, une comédie de la chaîne HBO qui suit les galères d'un groupe de start-uppeurs en quête de succès, Gavin Belson, le PDG de Hooli -l'équivalent fictif de Google- se fascine par la sociologie de ses employés. "C'est très étrange. Les programmeurs se déplacent toujours par groupe de cinq. Il y a toujours un grand gars blanc et maigrichon, un gros avec une queue de cheval, un petit asiatique tout maigre, un autre blanc avec une pilosité faciale bizarre, et un Indien", relève-t-il, fasciné, en regardant ses équipes s'affairer.

Cette tirade, certes caricaturale, se moque d'une situation qui l'est presque tout autant: l'homogénéité des profils dans le secteur des nouvelles technologies. Car c'est un fait. Dans la Silicon Valley, mais aussi dans la French Tech et dans la plupart des écosystèmes start-ups au monde, on croise surtout des hommes. Blancs et de moins de quarante ans, de préférence.

7 employés sur 10 sont des hommes dans la Silicon Valley

Les données publiées annuellement, depuis l'an dernier, par les entreprises leaders de la Silicon Valley confirment que la high tech a un vrai problème de diversité. Les exemples sont légion. Ainsi, chez Google, Apple, Facebook, Twitter, Microsoft et Hewlett-Packard, environ 7 employés sur 10 sont masculins. Le ratio est encore plus déséquilibré dans les fonctions de leadership, où près de quatre postes sur cinq sont tenus par des hommes.

Même rengaine dans les emplois faisant appel à des compétences techniques. Chez Google, on compte 17% de femmes ingénieurs. Chez Facebook, la proportion descend à 15%, tandis qu'elle s'élève à 20% chez Apple et à 21% chez Pinterest. Indiegogo, l'employeur le plus "woman-friendly" dans les divisions techniques, n'emploie que 33% de femmes.

Au-delà des grandes entreprises, les femmes restent sous-représentées dans l'ensemble de l'écosystème de l'innovation technologique. Selon une étude de Crunchbase publiée en mai dernier, seules 18% des start-ups aux Etats-Unis (16% à San Francisco) sont dirigées par une femme. Certes, c'est mieux qu'en 2009 (9%)... mais cela reste toujours très faible.

Les Asiatiques bien représentés mais limités par le plafond de verre

Si les femmes ne sont pas bien loties, les minorités non plus. Ainsi, selon du Bureau du Travail américain, les dix sociétés les plus importantes de la Silicon Valley accueillaient 70% d'employés blancs en 2012, alors que la moyenne en Californie se situe autour de 55%. Yahoo a récemment révélé que seuls 2% de ses effectifs sont des Afro-Américains, alors qu'ils représentent près de 15% de la population globale des Etats-Unis. De son côté, Facebook n'a recruté que 81 Afro-Américains en 2014, sur... 5.500 embauches !

Dans ce paysage, seuls les Asiatiques tirent leur épingle du jeu. Alors qu'ils ne représentent que 6% de la population active aux Etats-Unis, ils pèsent 17% des travailleurs du secteur des nouvelles technologies. Certains y voient la confirmation du cliché de l'Asiatique "bon en maths"... et les chiffres ne leur donnent pas tort. Chez Google, les Asiatiques comptent pour 30% de la masse salariale, contre 10% pour l'ensemble des autres groupes ethniques réunis.

Mais les Asiatiques subissent un plafond de verre, comme l'explique Denise Peck, ancienne de Cisco, au magazine Fortune:

"Si vous vous promenez dans la cafétéria des cinq plus grandes compagnies high tech, vous verrez de nombreux asiatiques autour de vous. C'est seulement quand vous irez dans les couloirs de la direction que vous remarquerez le problème".

Ainsi, une étude de mai 2015 d'Ascend, qui suit le leaders asiatiques dans l'économie américaine, montre que les Asiatiques représentent 27% des employés dans la Silicon Valley, mais seulement 18% des managers et 14% des directeurs...

La faute à l'éducation ?

Face à ces discriminations, les géants de la tech font amende honorable. "En tant que directeur général, je ne suis pas satisfait de ces chiffres", indiquait en 2014 le patron d'Apple, Tim Cook, dans un billet de blog. "Nous savons qu'il nous reste beaucoup de travail à faire", concède de son côté la direction de Facebook suite à la publication de ses statistiques 2015.

Et les entreprises de pointer du doigt le système éducatif, à l'origine, selon eux, de ces inégalités. C'est, en effet, une partie du problème. La sous-représentation des femmes et des minorités se retrouve dans les formations d'ingénieurs et d'informatique. Ainsi, les étudiants en technologies sont à 58% Blancs, à 21% Asiatiques, à 11% Latinos, à 6% Afro-américains et à 4% d'autres groupes ethniques (Indiens américains, Hawaïens, natifs d'Alaska ou des îles du Pacifique).

Mais cette explication ne prend pas en compte tous les paramètres. Non seulement les discriminations ne sont pas visibles uniquement dans les métiers technologiques, mais les entreprises de la Silicon Valley accentuent ces inégalités. Les Asiatiques sont ainsi systématiquement surreprésentés dans les effectifs des sociétés high-tech (vers 30% contre 21% à l'école) alors que la proportion d'Afro-américains ou de Latinos diminue en moyenne de moitié.

Les Girls in Tech veulent secouer le cocotier

Cette situation s'explique aussi par des facteurs culturels. La discrimination positive ne fait pas partie de l'ADN de la Silicon Valley. "Le sexisme est très marqué dans la tech, notamment chez les développeurs", confirme Louison Dumont, un Français de 19 ans qui a rejoint un programme d'incubation dans la Silicon Valley pour développer sa start-up dans les bitcoins. "Une fille qui code, c'est aussi mal vu dans les familles qu'un garçon qui joue aux barbies", ajoute-t-il en précisant que son programme n'accueillait que deux femmes sur soixante-dix incubés.

De plus, les grands groupes n'ont pris conscience du problème qu'à partir de la publication des premières statistiques, l'an dernier. Google, Facebook et Apple, notamment, se sensibilisent peu à peu aux enjeux de la diversitéEt pour accélérer le mouvement, les femmes commencent à donner de la voix.

Les initiatives d'organisations comme Women in Technology, Girls in Tech ou Women Who Code se multiplient. En partageant réseaux et expériences, les femmes se serrent les coudes et espèrent contribuer au changement des mentalités en dénonçant le sexisme ordinaire de la Silicon Valley et en aidant leurs congénères à monter des projets.

Cette lente évolution est poussée par des meneuses comme Tracy Chou, ingénieure chez Pinterest, ou Ellen Pao, PDG de Reddit, qui a attaqué en justice le célèbre fonds de capital-risque Kleiner Perkins Caufield & Byers.

Mais le découragement pointe et certaines commencent à déserter la Silicon Valley. A l'image d'Ana Redmond, citée par le Los Angeles Times, qui a fait ses valises après quinze ans dans le secteur. "Je me sentais bloquée, sans avenir. J'avais l'impression que mes collègues masculins voulaient me mettre des bâtons dans les roues", explique-t-elle au journal, qui dénonce une vague "massive" de départs.

21% de femmes dans la French Tech

Du côté de la French Tech, les femmes et les minorités sont tout autant sous-représentées. La secrétaire d'Etat en charge du numérique, Axelle Lemaire, a même tweeté son agacement de "se retrouver dans des réunions tech avec que des mecs".

Puisque la législation française interdit les statistiques ethniques, il n'existe aucun chiffre pour évaluer l'ampleur du phénomène en ce qui concerne les minorités. En revanche, on sait que l'écosystème français des start-ups ne compte que 21% de femmes. Selon une étude menée par l'accélérateur Le Camping, le portrait-robot du startuppeur français est, sans surprise, un homme, jeune (moins de 30 ans) et diplômé d'un bac + 5.

Dans les incubateurs comme au moment des tours de tables, les femmes brillent par leur absence. "Il y a très peu de femmes et de minorités à la tête des start-ups qu'on finance", indique à La Tribune l'un des responsables d'un grand fonds d'investissement français, présent de la phase d'amorçage à l'exit.

Misogynie ordinaire

Comme aux Etats-Unis, ces inégalités s'expliquent à la fois par les mentalités et l'éducation. Les femmes sont en minorité dans les écoles d'ingénieurs, d'où une faible représentation dans les métiers techniques. Et si elles sont désormais majoritaires parmi les diplômés des écoles de commerce, elles s'effacent souvent derrière les hommes quand il s'agit de monter leur start-up.

Marie Vorgan Le Barzic, la directrice générale de l'accélérateur Numa -l'une des plaque-tournantes de l'innovation parisienne- connaît bien le secteur. En douze ans, elle a pu a recueillir de nombreux témoignages de misogynie dans le milieu de l'innovation française, tout en notant qu'il "évolue dans le bon sens".

"Les femmes ont clairement moins de chances de se faire financer. Et même s'il faudrait faire une étude sur le sujet, je suis persuadée qu'à projet équivalent, une femme lève moins d'argent d'un homme. Lors du tour de table, les investisseurs sont beaucoup plus attentifs aux facteurs de risque s'il s'agit d'un projet porté par une femme. C'est probablement inconscient de leur part, mais réel. Du coup, beaucoup de femmes restent en retrait, laissent un homme prendre les commandes. Moi-même, c'est que j'ai fait pendant longtemps avant d'accepter de me mettre en avant »

"On ne naît pas entrepreneure, on le devient"

La mission French Tech, chargée depuis 2013 d'animer l'écosystème d'innovation en France, est consciente de ce problème. Mais remet à plus tard tout programme concret.

"Nous en sommes au début de la mission, pour l'instant ce n'est pas dans notre feuille de route car notre sujet est de favoriser la croissance des startups. Par contre, Axelle Lemaire est très concernée par les inégalités femmes/hommes et nous soutenons les quelques entrepreneures qui réussissent dès que nous le pouvons en leur offrant le maximum de visibilité", indique-t-on dans l'entourage de la secrétaire d'Etat.

En attendant, de plus en plus de structures se développent pour conjuguer l'entrepreneuriat au féminin. Et jouent crânement la carte de la solidarité féminine. Aux côtés de réseaux comme Girls in Tech ou Femmes du numérique, l'incubateur dédié aux femmes Paris Pionnières, a même détourné la célèbre phrase de Simone de Beauvoir en un militant "On ne naît pas entrepreneure, on le devient".

Depuis 2005, cette structure gérée quasi-uniquement par des femmes a accompagné près de 200 startups avec un taux de pérennité de 85%. L'objectif : donner un coup de pouce au sexe dit faible en leur fournissant conseils d'expert(es), mentoring, hébergement en incubateur et contacts précieux.

Du côté des financements, le réseau européen Femmes Business Angels ambitionne de regrouper les femmes qui investissent, toujours peu nombreuses. Chaque année, FBA étudie environ 300 projets et en finance une dizaine avec des tickets compris entre 100.000 et 1 million d'euros.

Des sommes modiques, mais là encore, l'initiative vise surtout à faire des émules. Et contribuer au changement du regard que les hommes -et aussi les femmes- portent sur l'entrepreneuriat.