Femmes & Numérique : une réponse aux enjeux économiques mondiaux ?

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(Crédits : DR)
Panorama international chiffré des enjeux de mixité dans le secteur du numérique

Seulement 28% de femmes évoluent dans le secteur du numérique en France. Mais qu'en est-il à l'échelle internationale ? Le secteur est-il plus paritaire ailleurs ? Comment l'enjeu de la mixité est-il abordé aux quatre coins du monde ?

Eléments d'analyse avec Social Builder, cabinet associatif développant des projets innovants en faveur de la mixité femmes-hommes dans le numérique et l'entrepreneuriat tel que le Forum Jeunes Femmes et Numérique du 17/4 à Arts et métiers ParisTech.

Le numérique : une économie qui draine de gigantesques besoins de compétences partout dans le monde

 Le marché du numérique est en plein boum. Le Big Data à lui seul représente un marché mondial de 23 milliards d'euros pour 2013, tandis que les besoins explosent en robotique, domotique, (smart cities, smart home), e-santé. Sans oublier le développement des objets connectés et la course à l'innovation associée : on estime à 50 milliards le nombre d'objets connectés dans le monde en 2020, soit plus de 6 objets connectés par personne. Quelles en sont les conséquences ?

 Aux Etats-Unis, les emplois du secteur de l'information technology (IT) vont croître de 22% d'ici 2020. C'est alors au manque de compétences que le pays va devoir faire face. On estime manquer de 190 000 personnes dotées d'une expertise analytique de la donnée d'ici 2018, et d'un million et demi de travailleurs capables d'analyser la donnée pour la prise de décision au sens large.

 L'OCDE estime que 60% des emplois du secteur de l'IT auront un niveau de croissance supérieur à la moyenne sur la période 2010-2020. Cela impliquera une  augmentation du nombre de postes de 29% minimum et une création de près de 100 000 emplois. Par conséquent, de nouveaux métiers vont apparaître, tendance observée sur les marchés de l'emploi britanniques, allemands, canadiens et américains, et corroborée par l'étude du think tank Bruegel affirmant que, d'ici 15 ans, près de la moitié des métiers existants vont disparaître ou être profondément remaniés par la transformation numérique touchant l'ensemble des organisations publiques et privées.

 Dans les grandes économies en développement, comme l'Inde, la Chine et le Brésil, les opportunités d'emploi dans les nouvelles technologies, et notamment l'analyse de données, tendent à augmenter plus vite que pour d'autres secteurs. Les besoins en information et communication se font plus importants au fur et à mesure que le marché intérieur se développe.

A titre d'exemple, la Malaisie a vu son secteur des ICT (Information & Communication Technologies) croître de 12,4% en 2014, pour une croissance nationale de 5% la même année. La part du secteur dans le PIB national a quant à elle doublé entre 2000 et 2014 pour atteindre 6% aujourd'hui. Comme partout ailleurs, les quatre tendances à la hausse en 2014 concernent le marché du big data, le cloud computing (ou hébergement distant), le mobile et les médias sociaux.

Par ailleurs, les salaires du secteur connaissent une hausse constante depuis 2010 (ils ont pratiquement doublé en Malaisie sur cette période). Même aux Etats-Unis où le marché de l'IT est établi depuis plus longtemps, les salaires sont toujours avantageux par rapport à d'autres secteurs.

Gender gap et compétitivité : existe-t-il un lien ?

Comment se positionnent les femmes sur le marché du numérique ? Encore largement sous-représentées, les femmes comptent pour moins de 30% des actifs du secteur dans le monde. Non seulement elles se désintéressent des formations techniques (moins de 25% des étudiants en sciences et informatique dans le monde sont des femmes), mais elles sont aussi moins enclines à poursuivre une carrière dans le domaine, même après obtention d'un diplôme affilié.

Aux Etats-Unis, pays précurseur en matière de formation IT pour les femmes, elles occupent, en 2013, seulement un quart des emplois du secteur et 9% des postes de management IT (Chief Executive Officer, Product Manager, Chief of Technical Operations, architect, etc.). Le nombre de bachelor degree en informatique obtenus par des femme a chuté de 37% depuis 1985. Pire, les femmes démissionnent deux fois plus que les hommes en début de carrière. En 2003, seul un tiers des femmes diplômées dans l'IT était encore en poste deux ans après l'obtention du diplôme. La majorité d'entre elles (51%) s'orientent par la suite vers des carrières sans rapport direct avec le monde du numérique. Ces phénomènes de sortie prématurée des femmes en milieu (ou en début) de carrière est parfois qualifié de leaky pipeline ("tuyau qui fuit"), car le peu de femmes qui entrent dans ces filières en sortent presque toujours avant d'atteindre des postes à responsabilité.

             Il existe pourtant un lien très fort entre le niveau de compétitivité d'un pays et l'ampleur du gender gap, d'autant plus au sein du secteur du numérique qui tend à représenter une part croissante des économies nationales. On observe que plus l'écart entre hommes et femmes est réduit sur le marché du travail, plus la compétitivité du pays est forte sur la scène internationale : des pays comme la Suède, la Finlande, la Norvège, la Suisse ou l'Irlande, bien notés en matière de mixité professionnelle, apparaissent aussi en tête du classement des économies les plus innovantes et connectées au monde.

Femmes & Numérique : simple réponse à une nécessité économique ?

Nancy Hafkin, pionnière de l'internet en Afrique auprès de l'ONU, chercheuse et auteure de nombreux ouvrages spécialisés dont "Cendrillon ou Cyberillon: la prise de pouvoir des femmes dans la société du savoir", constate une différence nette de tendance entre pays aux économies développées et pays dits en développement.

En Europe et en Amérique du Nord, les femmes délaissent les filières techniques et informatiques alors que la demande sur le marché du travail augmente. Elles leur préfèrent d'autres carrières scientifiques telles que l'ingénierie biomédicale, la génétique, la physique ou la médecine. Ceci pénaliserait indirectement notre économie puisqu'une étude de l'UE en 2013 révélait que « accroître la présence des femmes dans le secteur de l'économie numérique de l'UE permettrait d'augmenter de 9 milliards d'euros le PIB annuel ».

A contrario, en Asie, en Amérique Latine ou en Afrique, les femmes sont de plus en plus nombreuses à intégrer des cursus informatiques, et représentent une part croissante de l'emploi du secteur numérique. Partis de loin pour la plupart - la part des femmes dans le secteur des nouvelles technologies en Indonésie était inférieure à 1% en 2013 -, des pays comme l'Inde, la Chine, la Malaisie, le Brésil ou l'Afrique du Sud sont aujourd'hui en train de conquérir le secteur du numérique à toute vitesse, et cela en partie grâce aux femmes qui s'emparent progressivement des métiers de l'informatique.

La nécessité économique de choisir jeune un métier rentable favorise, selon Nancy Hafkin, le dépassement des stéréotypes associés aux métiers de l'informatique. Si, en France, de nombreux métiers permettent de plutôt bien « gagner sa vie », les habitantes de pays aux économies moins solides misent bien plus sur l'informatique pour devenir financièrement autonome, sans trop se préoccuper de savoir si la filière est accessible ou égalitaire.

Dépasser les constats pour soutenir la croissance économique : les actions en faveur de la mixité en France

Ce panorama international permet de mieux comprendre pourquoi l'ensemble des acteurs, privés et institutions, doivent s'emparer du sujet en France. En effet, il faut rappeler que seulement 28% de femmes travaillent dans le secteur et 8% sont à la tête d'entreprises innovantes... alors qu'elles représentent 56% des diplômé-e-s du supérieur. Sans des actions proactives pour engager la génération montante à se projeter et intégrer massivement la filière numérique, le « gender gap » se creusera inéluctablement ces prochaines années, et ceci au détriment de notre économie.

Plusieurs initiatives œuvrent en ce sens. On peut citer l'importance des réseaux féminins du secteur (Cyberelles, Duchess France, Girls in Tech, Girlz in Web...) qui permettent aux jeunes femmes de renforcer leurs réseaux et leur visibilité. La Commission Femmes du Numérique de Syntec Numérique, présidée par Véronique Di Benedetto, mène un travaille de fond pour renforcer l'attractivité du secteur auprès des plus jeunes avec les Trophées Excellencia. Nous pouvons mentionner également les initiatives d'écoles d'ingénieurs telles que Arts et Métiers ParisTech qui portent des partenariats forts pour faire connaître le potentiel et rénover l'image des métiers de l'ingénieur vers les femmes.

Parmi les actions innovantes pour engager la génération de talents féminins dans la filière digitale, Social Builder invite 600 jeunes femmes aux côtés de 200 professionnel-le-s le 17 avril au Forum Jeunes Femmes & Numérique. Une journée pour networker, renforcer sa connaissance des enjeux clés du digital et saisir les opportunités d'entreprises qui comptent dans l'économie numérique comme GDF Suez, EDF, Gfi Informatique, Crédit Mutuel Arkea et Eurogroup Consulting.

Les actions positives en faveur de la mixité dans le secteur se multiplient et révèlent le début d'une prise de conscience collective de la nécessité -  économique et sociale - d'accompagner les femmes vers les métiers du numérique. Dans les années à venir, l'enjeu sera alors d'engager plus fortement l'écosystème, y compris les acteurs de la formation, afin de dépasser le seuil de 30% de femmes dans le secteur, "point de basculement" qui enclenchera une évolution durable vers la mixité.

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