L'emploi dans le bâtiment, un remède aux maux de l'Europe ?

Par Mathias Thépot  |   |  1147  mots
En Espagne, le secteur de la construction n'a créé "que 100.000" emplois ces derniers mois, alors qu'il en a détruit près de 2 millions pendant la crise. (Crédits : © Marcelo Del Pozo / Reuters)
L'emploi dans le bâtiment pourrait repartir à la hausse en zone euro lors des prochains mois. De quoi faire baisser le chômage et tempérer les mécontentements, espèrent des analystes d'HSBC.

Il y a de quoi être optimiste sur une reprise de l'emploi dans le secteur de la construction en Europe. Et celle-ci pourrait avoir des répercussions allant bien au-delà du seul secteur du bâtiment. La crise de la construction a, il faut dire, fortement participé à détruire des emplois dans la zone euro après la crise de 2008. Au plus fort de la crise en Europe, c'est-à-dire en 2013, après trois années d'austérité budgétaire imposées par Bruxelles, les destructions d'emplois dans le secteur de la construction représentaient environ la moitié des destructions totales d'emplois au sein de la zone, soit environ 3 millions sur 6 millions.

Pis encore, ces pertes d'emplois dans le bâtiment, en majorité peu qualifiés, ont participé à accroître « les inégalités de revenus depuis la crise financière », constatent les auteurs d'une note de la banque HSBC. Sans perspective, des ménages se sont retrouvés sur le carreau, ce qui a alimenté le mécontentement global et la montée des partis « contestataires et eurosceptiques », expliquent les analystes d'HSBC.

Une reprise salvatrice ?

Une reprise de l'emploi dans le secteur de la construction pourrait donc avoir des effets inverses, très positifs, notamment dans les pays les plus affectés par la crise. Craignant les situations d'instabilité, les économistes d'HSBC assurent qu'une reprise de l'immobilier pourrait soulager les tensions politiques résultant « de la montée significative des inégalités de revenus au sein de la zone euro ».

Optimistes, ils perçoivent des signes de reprise. En premier lieu parce que les perspectives en matière d'emploi et les intentions d'achat immobilier sont en hausse depuis 2014. Après trois années de déflation, les prix de l'immobilier en zone euro sont même repassés dans le vert courant 2014, en évolution annuel. Leur hausse s'établissant à + 0,25 % lors du premier trimestre 2015.

Cette hausse des prix coïncide avec la politique monétaire très incitative de la Banque centrale européenne. « Monsieur Draghi et ses collègues de la BCE ont une réelle part de responsabilité dans cette reprise », se félicitent d'ailleurs les analystes d'HSBC. La politique monétaire menée par le président de la BCE a notamment permis une baisse des taux d'intérêt nominaux de crédits immobiliers, qui ont atteint en moyenne 2,2 % dans la zone euro en mai dernier.

Hausse des prix de l'immobilier

L'argent n'étant pas cher, le secteur de la construction repart progressivement et les prix de l'immobilier sur les marchés européens les plus solides sont en forte hausse. Ainsi en Allemagne, les prix ont grimpé de 16 % depuis 2010. De même en Autriche, ils ont crû de 30 % en 5 ans, et en Belgique de 8 %. La politique de taux bas a par ailleurs permis d'enrayer la baisse des prix en France en 2015, qui sont revenus à leur niveau de 2010. Enfin aux Pays-Bas, les prix sont repartis à la hausse depuis 2013, même s'ils restent de plus de 10 % inférieurs à leur niveau de 2010.

D'autre part, dans les pays périphériques de la zone euro, très touchés par les cures d'austérité budgétaire entre 2010 et 2013, et où les prix de l'immobilier avaient beaucoup baissé durant cette période, les perspectives de reprise sont aussi en hausse, exceptées en Grèce. Ainsi, les prix des logements au Portugal et en Irlande ont retrouvé leur niveau de 2010 - même s'ils avaient aussi beaucoup baissé entre 2007 et 2010 en Irlande. En outre en Italie, ils ne sont plus qu'en faible déclin après de fortes baisses, alors qu'ils remontent clairement en Espagne, même s'ils sont toujours d'environ 25 % inférieurs à leur niveau de 2010.

Hausse de la demande de crédits

Ces derniers mois, certains gouvernements ont aussi engagé des politiques budgétaires favorables à l'immobilier : en France notamment, François Hollande a pris depuis octobre 2014, plusieurs mesures en faveur de l'accès à la propriété, dans le neuf et dans l'ancien (dispositif Pinel, prêt à taux zéro élargi pour les primo-accédants...). Tout cela permet d'accroître fortement la demande de crédits à l'habitat. Ainsi, renégociations comprises, les flux de crédits en France sont en hausse d'environ 130 % au troisième trimestre 2015 par rapport au même trimestre de l'année précédente - incluant certes une part anormale de renégociations (47 %). Globalement sur cette même période, les flux de crédits à l'habitat sont en hausse de 50 % en zone euro.

Une reprise de l'immobilier en Europe pourrait par ailleurs s'accompagner d'effets de richesse significatifs, car l'immobilier représente pas moins de 37 % du patrimoine net des ménages de la zone euro, note les analystes d'HSBC. Des effets bénéfiques sur la consommation pourraient aussi être à attendre car une reprise de l'immobilier s'accompagne souvent d'une hausse de la consommation de biens d'équipements.

Encore loin des niveaux d'avant crise

Cependant, ces perspectives de reprise de la construction en zone euro ne permettent pas d'entrevoir un retour à la situation d'avant crise de 2008, notamment dans les pays qui ont le plus souffert. En effet, les effets dramatiques de la crise financière et des cures d'austérité qui ont suivi ont durablement affecté les capacité de reprise de la zone. La baisse de l'investissement dans l'immobilier résidentiel depuis le début de la crise coûte par exemple chaque année 0,4 point de PIB à la zone euro. Et le poids du secteur de la construction dans le PIB de la zone euro reste encore très éloigné de celui d'avant crise : il ne représente plus que 4,4 % du PIB au troisième trimestre 2015, contre 5,6 % au premier trimestre 2008.

La plus forte chute est dans ce cadre à mettre au crédit de l'Espagne dont la part du secteur de la construction atteignait quasiment 10 % de son PIB début 2008, et n'en représente plus que 5,8 % aujourd'hui. Par ailleurs, « l'emploi dans le secteur de la construction espagnol est tombé de 2,8 millions avant la crise à 970.000 début 2014 », expliquent les auteurs de la note.

Blessures profondes

Suite à ces pertes massives d'emplois, il est à craindre que l'offre ne soit pas capable de répondre efficacement au retour de la demande. En effet, si d'une part « il semble très probable que l'emploi dans la construction va reprendre rapidement, il est en revanche très improbable que l'on retrouve les mêmes niveaux d'emplois d'avant crise », expliquent les auteurs de la note d'HSBC. Par exemple, toujours en Espagne, depuis la fin de la crise fin 2013, seulement 100.000 emplois ont été créés dans le bâtiment, alors que la crise en a détruit près de 2 millions, rappellent ces économistes.

Preuve que l'austérité a créé des blessures profondes et qu'il est tout de même peu probable qu'une reprise de l'immobilier vienne, à elle seule, atténuer significativement les tensions politiques, et limiter la hausse des partis eurosceptiques.