Quand la Chine invitait Henry Ford à révolutionner son économie...

Par latribune.fr  |   |  545  mots
Des officiels taïwanais s'inclinent devant le portrait de Sun Yat-sen, "le fondateur de la Chine moderne", dont le pays se réclame de l'héritage, tout comme la Chine continentale. (Crédits : Reuters)
Ford a exhumé une pépite de ses archives : un surprenant échange épistolaire, datant de 1924, entre le fondateur de la compagnie automobile américaine et le “père de la Chine moderne“, Sun Yat-sen.

- "Cher Monsieur Ford, voulez-vous venir en Chine pour y fonder une industrie en appliquant vos méthodes révolutionnaires?
- Non merci."

Voici, en substance, la conversation surréaliste vieille de près de 90 ans que contient l'échange épistolaire entre le "père de la Chine moderne", Sun Yat-sen et Henry Ford. Des copies de ces lettres ont été publiées le 20 octobre, notamment par le New York Times.  Elles ont été transmises par la direction de Ford à la veille du dépôt d'une candidature en vue de remporter un appel d'offre pour des taxis à Hong Kong.

"Mettre en pratique vos idéaux en Chine"

Dans sa lettre, datée du 12 juin 1924, Sun Yat-sen, alors président de la jeune République de Chine formule la proposition suivante :

"J'ai eu vent de votre œuvre remarquable en Amérique. Et je pense que vous pouvez effectuer un travail similaire en Chine à une échelle plus vaste et plus significative. Dans un sens, on peut dire que votre travail en Amérique est plutôt individuel et personnel, tandis qu'ici en Chine, vous pourriez avoir l'opportunité d'exprimer et de mettre en pratique vos concepts et votre idéal à travers la forme durable d'un système économique".

 Il y a "plus à espérer" de Ford, que des puissances occidentales

A l'époque, le docteur Sun Yat-sen tente de faire de la Chine une puissance indépendante et défend, au sein du Guomindang, le parti nationaliste qu'il a fondé, les "Trois principes du peuple" (démocratie, nationalisme, justice sociale). Mais il se heurte aux ambitions des seigneurs de la guerre et surtout à celles des puissances étrangères, notamment du Japon. Comme il y fait allusion dans sa lettre, l'homme d'Etat a d'abord tenté de se tourner vers Occidentaux. Mais, après la conférence de la Paix de 1919 au cours de laquelle les anciens privilèges allemands sur la Chine sont transférés à Tokyo, il lui semble clair qu'aucune aide ne peut lui venir des responsables politiques occidentaux. "Il y a bien plus à espérer d'un travailleur dynamique comme vous", écrit-il alors à Ford.

Du fordisme en Chine... 

Peine perdue : ce dernier, fait, poliment répondre par son secrétariat, qu'il n'a "pas l'intention de visiter la Chine dans un avenir proche". Même si Henry Ford s'est ainsi privé d'une page de plus dans les livres d'histoire, ces lettres éclairent cette période sous un jour nouveau.

Il apparaît en effet que le médecin chinois, converti au protestantisme lors de ses études à Hawaï, semblait vouloir appliquer la logique du fordisme à son pays. Sans détailler ce qu'il comptait retenir de l'expérience fordiste - organisation scientifique du travail, standardisation ou augmentation des salaires - il explique clairement son but. "La Chine pourrait devenir la cause de la prochaine guerre mondiale si elle reste économiquement sous-développée", affirme-t-il dans sa lettre. Sur ce point, l'homme d'Etat aura eu du flair puisque, de fait, le volet asiatique du second conflit mondial trouve notamment ses racines dans les prétentions nippones sur la Mandchourie qui se sont traduites dans le sang dès 1931. Et même l'URSS, vers qui Sun Yat-sen s'était finalement tourné avant sa mort en 1925, n'a rien pu faire pour l'empêcher.