Quelle est la responsabilité de l'Allemagne dans la crise européenne ?

Par Romaric Godin  |   |  1797  mots
L'Allemagne n'a-t-elle aucune responsabilité dans la crise? (Photo: "Nous travaillons pour l'avenir de l'Allemagne", c'est le slogan qui s'affiche derrière Angela Merkel, mardi 9 décembre, à Cologne, tandis qu'elle s'adresse à son parti la CDU dont elle vient d'être élue présidente pour la 8e fois) (Crédits : Reuters)
Au-delà des polémiques stériles, le rôle de l'Allemagne dans le déclenchement et l'aggravation de la crise actuelle est souvent caricaturé. Quel est-il ? Explication.

Le complexe d'infériorité des élites françaises face à l'Allemagne entraîne souvent des réactions purement épidermiques et médiatiques qui alimentent une polémique uniquement propre à éviter tout débat de fond. A l'injure répond ainsi l'accusation de xénophobie, et rien n'est plus efficace pour empêcher une véritable réflexion, notamment sur la responsabilité des gouvernements dirigés par Angela Merkel dans le déclenchement et l'aggravation d'une crise dont l'Europe n'est actuellement nullement sortie. Mais, au-delà des polémiques, quelle peut être cette responsabilité ?

Une crise et ses causes

Contrairement à ce qu'on affirme souvent, une crise économique n'est pas le résultat d'une seule cause, mais plutôt d'un faisceau de causes, certaines sont immédiates, d'autres à plus long terme. Il existe certes un élément déclencheur qui catalyse ces causes pour provoquer la déflagration, mais il ne serait qu'anecdotique s'il ne mettait à jour des déséquilibres plus profond et s'il ne déclenchait des réactions en chaîne. Le krach de Wall Street en octobre 1929 ne serait rien sans la surchauffe de l'économie étatsunienne, les engagements pris par les investisseurs d'outre-Atlantique en Europe et la mauvaise réponse des politiques économiques. Dans le cas de la crise européenne, les décisions prises à Berlin ne sauraient ainsi être les causes exclusives de la crise. Mais dans un ensemble partageant une même monnaie, il est impossible de considérer que la responsabilité allemande dans les événements ayant conduit à la crise actuelle est nulle.

La thèse allemande : la responsabilité niée

Or, cette responsabilité est niée outre-Rhin. La version officielle, développée notamment par le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, est celle d'une Allemagne modèle, qui a été seule capable de se réformer et de réduire son déficit. Elle a fait ses « devoirs » (Hausaufgabe) et maintenant, elle bénéficie de la juste récompense de ses efforts. Beaucoup en France sont prompts à reprendre cette thèse très « morale » pour en conclure que la France doit suivre le même chemin. Mais la réalité est un peu différente.

L'Allemagne des années 2000 : une compétitivité préservée

Au début des années 2000, l'Allemagne avait certes beaucoup perdu de sa superbe avec la réunification. Mais sa compétitivité restait très forte. Les exportations allemandes n'ont fait que croître de 1994 à 2003, passant de 353 milliards d'euros à 664 milliards d'euros, soit une hausse de 88 % en dix ans, ou 8,8 % par an de moyenne. A titre de comparaison, la dernière décennie de « l'Allemagne de l'ouest » avait vu les exportations croître en moyenne de 7,2 % par an. Autrement dit, au début des années 2000, l'Allemagne est encore très compétitive sur le plan international. Son problème de croissance vient alors d'ailleurs, notamment du secteur des services.

La course perdue à la compétitivité

Or, avec l'introduction de l'euro en 1999, les positions de compétitivité avec les grands concurrents européens, français et italiens, sont gelés. Dès lors, la seule possibilité de regagner de la compétitivité était de baisser le coût du travail ou de monter en gamme. En théorie, la France, l'Italie ou l'Espagne auraient dû mener cette politique pour tenter de rejoindre l'Allemagne. Leurs politiques sont sans doute responsables de ne pas avoir alors fait ce choix à partir de 1999. Mais avec les réformes Schröder, l'Allemagne a rendu ces politiques proprement impossibles. Le quasi gel des salaires réels allemands dans l'industrie, la baisse de l'impôt sur les sociétés et la précarisation du secteur des services ont fait bondir une compétitivité allemande déjà supérieure aux autres. En plus d'être de bonne qualité, les produits allemands deviennent alors bon marché. Et, chance suprême, ils disposent d'un débouché immense avec la demande chinoise de biens d'équipements. Dès lors, monter en gamme devenait très difficile pour les produits des autres pays de la zone euro, car comment lutter avec de tels adversaires, comment faire encore moins cher tout en augmentant la qualité ?

La fonction de l'élargissement européen

La thèse allemande explique qu'il eût alors fallu baisser fortement les coûts pour proposer soit de la sous-traitance à la « locomotive allemande », soit pour proposer une alternative meilleure marché aux produits allemands. Mais cette thèse ne tient guère dans la mesure où une grande partie de l'industrie allemande avait commencé à utiliser la sous-traitance des pays d'Europe centrale qui, en 2004, sont entrées dans l'UE. Il était impossible alors pour les pays du sud de l'Europe de combattre avec les niveaux de prix de ces pays. Il n'y avait alors plus qu'une option pour assurer la croissance : soutenir la consommation des ménages par les salaires, la dépense publique ou la bulle immobilière. En faisant ces choix, les pays du sud abandonnaient la lutte pour la compétitivité. L'Allemagne voyait alors une bonne partie de ses concurrents s'esquiver.

L'Allemagne a profité des choix des autres pays

Car l'Allemagne a bien profité de ces choix. Si les pays périphériques avaient alors baissé violemment leurs coûts pour suivre l'Allemagne au lieu de mener une politique de croissance de la demande intérieure, comme les belles âmes d'outre-Rhin le recommandent aujourd'hui, l'Allemagne n'aurait pas bénéficié de la même croissance et le succès de ses « souffrances » eût été moins brillant puisque les pays du sud de l'Europe étaient des débouchés pour les produits germaniques. Mais les critiques allemandes sont particulièrement malvenues puisqu'alors, les excédents allemands sont recyclés dans ces pays qui connaissent une belle croissance. On l'a oublié, mais en 2004-2005, la Grèce est le paradis des investisseurs et la Bourse d'Athènes caracole en tête des performances européennes. L'épargne allemande va alors s'investir massivement dans le foncier espagnol, le secteur financier irlandais ou la dette publique grecque et italienne. Des investissements qui contribuent encore à déséquilibrer la zone euro.

Certes, encore une fois, il convient de rappeler que la corruption de la politique grecque, l'inconscience des caisses d'épargne espagnoles et le manque de courage des politiques italiens ou français ont également largement contribué à cette situation. Mais l'Allemagne a une part de responsabilité qu'il n'est guère possible de nier en se cachant derrière une posture morale.

La calamiteuse gestion de la crise de 2010

La responsabilité allemande ne s'arrête pas là. Plus personne n'en parle, mais la gestion de la crise de 2010 par Angela Merkel a été proprement calamiteuse. Entre les révélations du vrai déficit grec en octobre 2009 et le premier plan d'aide en mai 2010, l'Europe a perdu un temps précieux, en grande partie en raison de la volonté d'Angela Merkel de ne pas « payer pour la Grèce. » La chancelière avait alors comme priorité l'élection régionale de Rhénanie du Nord Westphalie. Elle allait alors dans les meetings en affirmant que « pas un euro allemand n'ira à la Grèce. » Il a fallu attendre le 9 mai 2010, jour de cette fameuse élection, pour disposer d'un vrai plan d'aide. Durant cette longue période, ce qui paraissait alors évident, la solidarité et l'unité de la zone euro, a volé en éclat. Les investisseurs ont compris que l'Allemagne ne voyait pas dans la zone euro une union solidaire. Ils ont alors commencé à observer les autres dettes souveraines et les taux portugais, irlandais, espagnols et italiens ont commencé à monter... Cela a été le début d'une crise qu'Angela Merkel n'a jamais été capable d'enrayer. Pire même, si cette crise de confiance a été stoppée net par Mario Draghi à l'été 2012, c'est parce que, lors du sommet européen de fin juin de cette même année, les premiers ministres espagnol et italien ont exigé avec des menaces un « bouclier anti-spread » et l'ont arraché à une Angela Merkel réticente. Une révolte à laquelle François Hollande, fraîchement élu, n'a pas voulu participer.

Le dogme de l'austérité gravé dans le marbre européen

En imposant une cure d'austérité sévère aux pays en crise, Angela Merkel et son gouvernement ont fait plonger la zone euro dans la plus longue récession de son histoire (elle a duré de la fin 2011 au début de 2013). Mais l'Allemagne ne s'est pas contentée de cette erreur : elle a voulu rendre l'austérité éternelle en créant un cadre permanent de restrictions et de contrôles budgétaires : le six pack, le two pack, le semestre européen et le pacte budgétaire ont ainsi été mis en place. Avec ces structures, elle a créé une pression permanente sur les Etats de la zone euro pour les engager dans des politiques de déflation compétitive. Elle a aussi envoyé un message aux agents économiques : l'austérité budgétaire va demeurer le cadre de la politique en zone euro. Toutes les souffrances de l'économie de la zone euro aujourd'hui découlent de ces choix. D'abord, la demande reste en berne en raison de cette menace permanente : à quoi bon consommer et investir lorsque l'on redoute un avenir à la grecque ou à l'espagnol ? Ensuite, les effets de l'austérité passée, notamment sur le plan social, continue de peser sur la demande et sur les structures économiques, souvent en partie détruite par ces consolidations budgétaires rapides. Enfin, la course à la compétitivité en zone euro via la déflation compétitive risque de provoquer une déflation générale contre laquelle la BCE est désormais impuissante.

L'aveuglement actuel

Or, Berlin refuse de changer de position. L'évidence d'une économie européenne en panne n'amène pas Angela Merkel et Wolfgang Schäuble à changer de positions. L'heure est toujours à la demande de « réformes structurelles » et de « réduction des déficits. » Berlin a envoyé une fin de non-recevoir cinglante à la demande de Mario Draghi, prononcée à Jackson Hole, de contribuer à une relance européenne. Aujourd'hui, le blocage allemand empêche clairement la politique de la BCE d'être efficace et la confiance de revenir dans la zone euro. Le risque que prend, ici, le gouvernement allemand est redoutable, car il pourrait entraîner la région dans la déflation.

Il existe donc bel et bien une responsabilité allemande dans la crise. Ce n'est certes pas la seule - la France ne s'est guère opposée à cette politique - mais tant qu'elle sera niée, tant qu'Angela Merkel ne prendra pas conscience de ses erreurs, l'Allemagne se contentera toujours d'attendre passivement un impossible et dangereux « ajustement. » Et l'Europe restera à l'arrêt et en danger.