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ÉconomieUnion européenne

Pourquoi l'économie de la zone euro reste désespérément faible

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 04 novembre 2014 à 10:09 - Mis à jour le 04 novembre 2014 à 10:43

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Les prévisions de la Commission européenne l'ont encore prouvé : la zone euro peine à sortir de la nasse. Elle subit encore les erreurs politiques de ses dirigeants.

La réduction des prévisions de croissance de la Commission européenne ce mardi 4 novembre l'ont encore montré : la situation de la zone euro demeure désespérément déprimée. Bruxelles prévoit ainsi 0,8 % de croissance cette année, 1,1 % en 2015 et 1,7 % en 2016, mais on ne sait quel crédit donner à cette dernière prévision puisque celle de 2015 a été révisée de ce même 1,7 % à 1,1 %. Au mieux donc, la croissance européenne semble devoir patiner pendant plusieurs années. Au pire, l'union économique et monétaire n'évitera pas la spirale déflationniste. Dans les deux cas, des années difficiles sont à prévoir pour les 18 car une croissance molle n'est clairement suffisante ni pour faire baisser le chômage, ni pour financer le "welfare state", l'Etat Providence des Etats membres.

Le scénario optimiste : le moteur américain sort l'Europe de la nasse

Pourtant, certains avancent désormais un scénario plus optimiste. Sous l'impulsion des Etats-Unis, un cercle vertueux de la croissance serait sur le point de se remettre en marche. A mesure que la Fed durcit sa position, elle affaiblit l'euro et redonne de la compétitivité aux entreprises de la zone euro qui bénéficient également des effets positifs des matières premières bon marché. Ces entreprises européennes gagneraient ainsi des parts de marché, investiraient davantage et finiraient par alimenter à leur tour la croissance américaine, redonnant encore plus d'impulsion au commerce transatlantique et mondial. Parallèlement, dans sa grande sagesse, la Commission se montrerait magnanime sur les budgets, freinant ainsi la course à l'austérité et permettant à ce cercle vertueux de se mettre en place.

Les effets économiques de l'austérité

Ce scénario est possible. Mais il a quelques défauts. Le premier et le principal est de sous-estimer les effets de long terme des politiques menées dans la zone euro entre 2010 et 2013. L'austérité débridée qui a été mise en place en Grèce, au Portugal, en Irlande, en Espagne, en Slovénie, à Chypre et en Italie sous la pression des autorités européennes n'est pas une de ses politiques économiques que l'on peut rapidement inverser. Ces effets sont durables.

Economiquement, une partie du tissu économique a disparu dans les violentes récessions qui ont suivi cette politique. Le reconstituer nécessite des investissements massifs que ces pays n'ont plus les moyens de s'offrir. Par ailleurs, les revenus des ménages et des entreprises ont considérablement souffert de ces politiques. Une fois le « rattrapage » de certaines dépenses incontournables et longtemps repoussées à plus tard effectué, la capacité et la volonté de consommer et d'investir est durablement atteinte. Les niveaux de dépenses et d'investissement des pays périphériques restent donc nettement inférieurs au niveau d'avant crise. La demande de crédit reste en baisse. Bref, l'austérité a durablement traumatisé les agents économiques des pays concernés et fait craindre le pire à beaucoup d'autres, comme la France.

Les effets politiques durables de l'austérité

Mais les conséquences ne sont pas qu'économiques, elles sont aussi sociales et politiques. « L'ajustement » économique conduit à un chômage durablement élevé, tandis que les « réformes structurelles » alimentent souvent une précarisation de l'emploi et une fragilisation des revenus. Naturellement, les populations se sentent victimes de cette politique. Il en découle deux phénomènes : le refus d'une classe politique traditionnelle qui, après avoir conduit le pays où il est prétend le guérir des maux qu'elle a contribué à causer et la volonté de défendre ou de retrouver une protection sociale élevée. Ceci conduit à une redéfinition radicale des paysages politiques avec l'émergence de mouvements qui, se définissant principalement en opposition avec l'existant, ne peuvent s'inscrire dans le jeu politique des alliances et des coalitions. Les uns après les autres, les pays ayant subi une cure d'austérité connaissent ce phénomène. L'émergence de Podemos en Espagne, du Mouvement 5 Etoiles en Italie, du Sinn Fein en Irlande, de Syriza en Grèce en sont les preuves. La zone euro est entrée dans une phase de crise politique permanente.

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Or, ces deux conséquences de l'austérité, économiques et politiques, autoalimentent la déprime des demandes intérieures en zone euro. La perspective de voir émerger des gouvernements instables, à la majorité étroites et peu populaires, ne facilitent guère les investissements, particulièrement étrangers. Elles conduisent à des réflexes de précaution dont l'économie n'a guère besoin. Or, dans un contexte où les déficits doivent toujours se réduire - voire où les excédents primaires doivent être de plus en plus élevés - panser les plaies sociales de l'austérité est une gageure et prendra des années. Autrement dit : les conséquences politiques de cette politique sont là pour durer, voire s'étendre à des pays comme la France ou les Pays-Bas. C'est une formidable force qui tire l'économie de la zone euro vers le bas.

Un environnement international peu porteur

Deuxième défaut du scénario optimiste : le contexte international. Si les Etats-Unis et le Royaume-Uni retrouve un rythme de croissance soutenu, les pays émergents demeurent à l'arrêt. Le « grand tournant » chinois d'une économie tournée vers l'export à une économie plus équilibrée ne se contente pas de réduire temporairement la demande de ce pays en produits étrangers, il crée des conditions moins favorables aux exportations en mettant l'accent sur le secteur des services. Il n'y a, pour le moment rien à attendre de l'Amérique latine, particulièrement du Brésil, de l'Afrique du sud ou de l'Inde. Quant à la Russie, la crise ukrainienne a fait son œuvre et réduira inexorablement la contribution de ce pays à la croissance mondiale. De ce point de vue, comme dans les années 1990 avec le cas yougoslave, force est de constater que l'UE a joué avec le feu en Ukraine et n'a pas su mener une politique d'apaisement à ses frontières. Dans le cas ukrainien, les conséquences sont bien plus graves car la Russie est directement impliquée. Les conséquences économiques, notamment sur l'Allemagne, ont été très négatives. Là, comme sur l'austérité, l'amateurisme politique de l'UE a été fort dangereux.

Une économie américaine moteur de la croissance européenne ?

De fait, on ne peut donc pas exclure le scénario que le resserrement monétaire de la Fed soit contre-productif. Comme le note les analystes crédit d'Aurel BGC, « l'économie américaine ne peut compter que sur la demande intérieure. » Aucune impulsion extérieure n'est à attendre, d'autant que le renchérissement du dollar ne jouera pas en sa faveur. Or, avec une Fed moins accommodante, cette demande intérieure pourrait encore s'affaiblir. Et la croissance américaine avec elle. Le monde et la zone euro perdrait alors un de ses derniers moteurs.

Quant à l'effet positif de la baisse de l'euro, il pourrait être fort limité. Comme on l'a vu, les marchés extérieurs se réduisent et limite la capacité d'exportation des entreprises européennes. Ensuite parce que le moteur extérieur n'est pas suffisant pour relancer vivement la machine économique dans toute la zone euro. L'effet négatif de la demande intérieure dans plusieurs pays est trop fort. L'incapacité des entreprises à imposer leurs prix - reflétée par la baisse constante du taux d'inflation - pèse sur les marges et l'investissement. Or, sans investissement, profiter à plein de la baisse de l'euro pour répondre à la demande mondiale ne sera pas possible. Or, là aussi, l'effet positif sur l'inflation de la baisse de l'euro est compensé par la baisse du prix des matières premières induites par la décélération chinoise. Or, on sait désormais que la baisse du prix de l'énergie n'est pas une simple donnée volatile, elle conduit à un recul des anticipations d'inflation et joue négativement sur l'ensemble des prix. Bref, le risque déflationniste reste bel et bien présent, malgré la Fed.

Le rôle des institutions européennes

Dernier défaut de ce scénario positif : le rôle des institutions européennes. Certes, Bruxelles s'est montré magnanime avec la France et l'Italie. Mais dans la situation actuelle, cette magnanimité est-elle suffisante ? Le semestre européen impose de fait une politique procylique qui, en réclamant la réduction des déficits, rajoute une force négative pesant sur l'économie européenne. Cette « gouvernance européenne » limitée aux finances publiques crée aussi de l'incertitude en menaçant les pays en déficit d'une nouvelle vague d'austérité qui semble à beaucoup d'agents économiques inévitable. On peut certes en réduire le rythme, mais la direction demeure la même. Au mieux, on réduit un peu les effets négatifs. Mais il n'y a pas d'effets positifs à cette magnanimité. Car le semestre européen, avec ses rendez-vous réguliers et ses dates butoirs, pèse sur les anticipations des agents économiques qui considèrent que, tôt ou tard, « l'ajustement » viendra. Il obère donc la confiance et les perspectives d'investissement et de dépenses.

D'autant que Berlin ne manque jamais d'une occasion pour jeter de l'huile sur le feu. A peine la Commission semble-t-elle baisser la garde, que le gouvernement allemand demande une « amélioration », comprenez un durcissement, du semestre européen. L'effet sur les anticipations économiques et la confiance de ce type de discours est désastreux pour des pays comme la France ou l'Italie. Mais c'est la nouvelle gouvernance de la zone euro et elle maintient une chape de plomb sur une économie européenne qui, comme on l'a vu, est encore convalescente du régime d'austérité imposé à partir de 2010.

Forces négatives considérables

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Les forces qui tirent l'économie européenne vers le bas sont donc encore considérables. La stratégie de la Fed et de la Commission peuvent certes - comme les mesures prises par la BCE - compenser une partie de ces forces. Mais une partie fort limitée. Elles n'empêcheront pas un enlisement de l'économie de la zone euro qui, en persistant, devient très dangereux. La persistance d'une inflation très faible, d'une confiance réduite dans l'avenir et d'un manque d'investissement peut non seulement faire chuter la zone euro dans une spirale déflationniste, mais aussi lui faire perdre sa capacité à créer de la croissance à l'avenir. Or, on l'a vu, ces forces trouvent leur origine dans des erreurs considérables commises par les dirigeants de la zone euro. Il est donc urgent de modifier les politiques économiques et la gouvernance européenne. Mais rien ne laisse présager que l'on s'y dirige.

Romaric Godin

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