La leçon de responsabilité des Grecs à l'Europe

Par Romaric Godin  |   |  1472  mots
La victoire d'Alexis Tsipras est un message pour l'Europe (Crédits : AFP)
En choisissant de rompre avec l'obéissance aux politiques européennes par la voie démocratique, malgré l'ampleur du choc d'austérité, les Grecs ont donné une leçon que le reste de l'Europe serait bien inspiré d'écouter.

Sans doute, dès lundi, aurons-nous déjà les lamentations et les colères habituelles des commentateurs. Cette victoire de Syriza en Grèce sera pour les uns le nouveau signe de « l'irresponsabilité » d'un pays qui l'a déjà prouvé sur le passé sur le plan budgétaire. D'autres se lamenteront sur les difficultés qui attendent à nouveau l'Europe en raison des caprices de « ce petit pays. » En d'autres termes, on blâmera l'outrecuidance de ce « petit peuple » à contester la sagesse des directions qui lui ont été données depuis Bruxelles. Pourtant, le peuple grec a, ce 25 janvier, donné plus d'une leçon de responsabilité  à l'Europe. Des leçons qu'il serait irresponsable de négliger.

Echec des partis « pro-européens »

Peu importe si Syriza aura ou non la majorité absolue. Ce dimanche, le désaveu des Grecs pour des dirigeants Européens qui n'avaient guère caché leur soutien au gouvernement sortant (on se souvient de Jean-Claude Juncker voulant revoir des « têtes connues ») est sans ambiguïté. L'échec des deux partis qui ont défendu et mené la politique dictée par l'Europe est cuisant. Le Pasok et Nouvelle Démocratie, qui, en 2009, représentaient 77 % de l'électorat et qui, en 2012, avaient encore mobilisé 42 % des exprimés, ne recueillent cette fois qu'un tiers des voix. Mais il s'est exprimé dans les urnes. Par la démocratie. C'est la première leçon, peut-être la plus sublime, du peuple grec à leurs partenaires européens : celle de croire dans un changement possible par le processus démocratique. Cet espoir est d'autant plus remarquable que l'Europe avait tout fait pour neutraliser la démocratie.

Echec de la stratégie de contournement de la démocratie de l'UE

Ce qui a été vaincu ce soir, ce sont toutes les manœuvres des institutions européennes pour se rire du choix des électeurs depuis près de 5 ans. Et elles ont été innombrables : les politiques économiques imposées par la troïka à des gouvernements élus ;  les chantages de la BCE à des parlements et à des gouvernements comme à Chypre et en Irlande ; les « consensus » entre les grands partis exigées comme en Grèce en 2012 ou, avant même, au Portugal et en Espagne ; les pressions et les intimidations enfin lors des campagnes électorales comme les Grecs viennent encore d'en connaître.

Le choix de la démocratie

Malgré tout, les Grecs, qui avaient beaucoup descendu dans la rue entre 2010 et 2012, mais qui, en 2012, avait donné une dernière chance à l'Europe, ont montré ce soir qu'ils croyaient qu'en Europe, il est possible de changer de politique européenne par les urnes. Malgré les humiliations et les pressions, ils ont montré qu'ils croyaient encore en une Europe démocratique. Les grands de l'UE ne doivent pas prendre cette leçon à la légère. Ils doivent accepter ce choix sans chercher à exclure la Grèce pour cette seule faute : celle d'avoir fait confiance à la démocratie. S'il advenait que la Grèce finisse par sortir de la zone euro, ceci signifierait que la démocratie en Europe n'est qu'une façade limité aux camps qui acceptent une seule politique économique. Autrement dit, qu'elle n'est qu'un leurre. L'Europe fait donc face ce soir à un défi considérable qui décidera de son avenir.

Un pays humilié et ravagé

La deuxième leçon des Grecs s'adressent tant aux dirigeants qu'aux peuples européens. Aucun pays n'a plus souffert dans l'UE que celui-ci au cours des cinq dernières années. Son économie a subi un choc digne d'une guerre, la politique d'austérité a accéléré la paupérisation et fait grossir la dette. Aucun autre pays n'a également été autant méprisé. Qu'on se souvienne des titres des journaux allemands en 2010-2012 et même de plusieurs journaux français, de ces articles d'alors décrivant une population paresseuse, indolente et corrompue, malgré les statistiques qui disaient le contraire. Et malgré cela, les Grecs ne sont pas tombés dans la facilité de la xénophobie et de la haine de l'immigré.

Le refus de l'exclusion et de la xénophobie

Certes, le parti néo-nazi Aube Dorée a surgi au parlement en 2012 et il y restera cette année, prenant même la troisième place. Mais sa progression marque le pas. Il semble avoir atteint son point haut dans une société pourtant saignée à blanc par les politiques de coupes budgétaires. Au contraire, le parti qui, ce soir, l'emporte, est un parti qui n'a pas cherché à faire peser sur l'étranger la culpabilité des malheurs du pays. On peut apprécier modérément les thèses de Syriza, on peut les trouver fantaisistes, mais on ne peut accuser le parti d'Alexis Tsipras de jouer - comme l'a fait durant toute la campagne le premier ministre sortant  et soutenu par l'Europe Antonis Samaras - sur la peur de l'autre et le rejet de l'immigré. C'est une leçon donnée à ceux qui, au nord de l'Europe, en France, au Royaume-Uni, en Italie et même en Allemagne, confondent la critique des politiques européennes avec la stigmatisation des immigrés. Mais là encore, les dirigeants européens devraient, ce soir, se féliciter de ne pas devoir faire face dans quelques semaines à un dirigeant de l'extrême-droite en Grèce. Car, compte tenu de ce que l'Europe a infligé à ce pays, c'eût été logique. Mais là aussi le peuple grec a fait preuve d'une responsabilité exemplaire.

La leçon économique

Enfin, la dernière leçon est économique. Les Grecs disent ce soir à l'Europe qu'il n'existe pas qu'une seule politique économique possible. Ils ont témoigné de l'absurdité de la politique menée depuis 2010 : contracter de la dette pour rembourser de la dette ;  abaisser le niveau de vie pour améliorer une compétitivité fictive dans un pays qui n'a pas les structures pour exporter ; couper aveuglément dans les dépenses publiques pour atteindre des objectifs budgétaires inféconds pour l'économie. Dans le cas grec,  les instances de l'UE ont défendu les vieux pouvoirs qui avaient été à l'origine des problèmes du pays, elles se sont appuyés sur eux pour mener un « assainissement » qui ne s'est jamais attaqué à la structure oligarchique de la société hellénique, mais l'a même renforcé.  Les Grecs demandent donc, par le vote de ce dimanche, une politique qui assume cet échec et réparent en partie ses effets : un plan de lutte contre la pauvreté, un démantèlement de l'oligarchie, des investissements européens et une restructuration de la dette. Il ne s'agit pas d'un nouveau caprice de « mauvais élève » comme la presse allemande aura tôt fait dès lundi de le fustiger. Non, car les Grecs ont été fort bons élèves et ils ont montré aux générations futures l'absurdité de cette politique. Ce que les Grecs exigent ce soir, c'est que l'Europe répare ce qu'elle a brisé. Et prenne sa part du coup de la réparation.

Assumer et changer.

Beaucoup, en France comme en Allemagne s'alarment du coût d'une restructuration de la dette hellénique pour les finances publiques de nos pays. Mais ce coût est logique : il est le fruit de la décision prise en 2010 de ne pas, alors, restructurer la dette grecque et de préférer faire un montage de cavalerie financière en comptant sur des calculs faux (la sous-estimation des multiplicateurs budgétaires) et des théories erronées (le retour de la confiance par l'austérité). En « prêtant » à la Grèce pour qu'elle rembourse ses créanciers, les Etats de la zone euro faisaient preuve d'une confiance démesurée dans leurs modèles économique, d'une hubris, aurait-on dit dans l'ancienne tragédie grecque. Or, l'hubris se paie toujours. La restructuration de la dette grecque sera le prix de cette hubris. Là encore, les Grecs appellent à la responsabilité. Mais aussi au réveil. Cinq ans plus tard, c'est en effet encore les mêmes logiques qui dominent à Bruxelles et à Berlin. Le peuple grec demande à l'Europe de changer de paradigme pour le bien de ses peuples. De se montrer plus souple, plus flexible dans ses politiques économiques. De réfléchir moins idéologiquement.

Ne pas faire la sourde oreille

Nul ne sait ce qui va désormais se produire. Mais quoi qu'il arrive, l'Europe doit prendre au sérieux le message hellénique : celui de la responsabilité. Si elle le néglige, elle perdra toute crédibilité démocratique et économique. Les Eurosceptiques, et cette fois les moins recommandables et les moins prompts à la discussion et au compromis, en seront les seuls vainqueurs. La Grèce donne ce soir une chance à l'Europe. Qu'elle ne la piétine pas.