La longue histoire des obligations perpétuelles

Par Romaric Godin  |   |  929  mots
On trouve encore de la rente perpétuelle en Inde, en Chine ou encore en Australie. Et peut-être bientôt... en Grèce.
Le ministre des Finances Yanis Varoufakis a proposé de convertir une partie de la dette hellénique en dette perpétuelle. Un instrument qui a une longue histoire.

Si la proposition grecque de convertir une partie de la dette en obligations perpétuelles se concrétise, ce sera le grand retour d'un instrument financier jadis dominant et progressivement tombé en désuétude. Rappelons son fonctionnement très simple. L'investisseur verse un capital à un débiteur. Ce dernier n'a pas à rembourser ce capital, le prêt est perpétuel. En revanche, il doit verser chaque année un intérêt calculé sur le principal (devenu fictif). Le créancier refuse donc le stock en faveur du flux, lequel est versé, en théorie, à perpétuité.

L'invention de la rente perpétuelle

L'ancien régime avait largement recours à ce type d'emprunts, auquel il fallait cependant ajouter des rentes viagères (où les intérêts étaient versés à vie) et les emprunts à très court terme (la « dette flottante). Les premières obligations perpétuelles françaises furent émises en 1522 par la municipalité parisienne pour le compte du roi. Cet instrument avait été choisi pour contourner l'interdiction de l'usure faite aux catholiques par la papauté. Le renoncement au capital du créancier permettait de rendre religieusement acceptable cette mesure.

Rapidement, les « rentes de l'hôtel de ville » devinrent un pilier du financement de la monarchie. Les autres Etats suivirent, notamment le Royaume-Uni qui, en 1751, émirent les premiers « consols » à 3 % (consolidated annuities) qui deviendront au cours du 19ème siècle le baromètre de l'activité financière mondial, une sorte « d'indice Dow Jones » de l'époque. 42 ans plus tard, en 1793, le conventionnel Pierre-Joseph Cambon créé le « grand livre de la dette publique » qui unifie l'ensemble des engagements de l'Etat sous la forme de rente perpétuelle à 5 %. Deux tiers de cette rente seront annulées en 1797.

« L'âge d'or de la rente »

Le 19ème siècle est l'âge d'or de la « rente. » C'est le placement le plus recherchée par la bourgeoisie triomphante. Quiconque à un capital le place en rente et l'on ne mesure plus sa fortune qu'en regardant les sommes que l'on détient en rentes à 5 %, autrement dit non pas le capital placé, mais les intérêts versés par l'Etat. Balzac introduit souvent ses personnages en indiquant qu'ils ont cent ou deux cents mille francs « de rentes », autrement dit qu'ils reçoivent cette somme en intérêt de l'Etat chaque année.

Coûteuses

Le problème est que ces obligations se sont rapidement révélées fort coûteuses pour l'Etat compte tenu des intérêts servis et du fait que, pour les grandes puissances économiques, les sommes devaient être versées en or. Rapidement, donc, on a été tenté de réduire cette charge en modifiant le montant des intérêts versés. De deux façons. D'abord en émettant des rentes perpétuelles à plus faible rendement. Ainsi, en 1825, à la grande fureur de Chateaubriand qui y perdra sa place de ministre des Affaires étrangères, le Comte de Villèle a émis de la dette perpétuelle à 3 % pour financer l'indemnité qui sera versée aux émigrés (le fameux « milliard des émigrés »). Cette « rente à 3 % » devint rapidement l'instrument d'émission favori, puis dominant, de l'Etat français.

La « conversion des dettes »

L'autre moyen de réduire le coût de la dette, c'est la « conversion des dettes », autrement dit l'abaissement de l'intérêt versé. C'était évidemment une forme de défaut puisque l'Etat brise son engagement de verser l'intérêt promis. Les rentiers voient alors leurs revenus baisser d'autant. Durant la monarchie de Juillet, en 1836, alors que la rente était au plus haut à la Bourse (à plus de 20 % au-dessus du pair), le ministre des Finances Georges Humann tenta de convertir les rentes 5 % en rentes à 4,5 %, c'est-à-dire de les aligner sur l'intérêt du marché. La proposition fit scandale et déclencha de vives discussions à la chambre. Le roi Louis-Philippe, ne voulant pas effrayer la bourgeoisie, décida de renoncer à ce projet. Néanmoins, après la révolution de 1848, le gouvernement républicain, au bord de la banqueroute, pratiqua cette même conversion. Progressivement, toute la dette fut convertie en rente 3 % avant la première guerre mondiale. Même le Royaume-Uni convertit en 1888 le consol à 3 % en dette à 2,25 %. Bref, cette rente perpétuelle n'est pas une garantie absolue pour l'investisseur.


La fin de l'âge d'or

Après la première guerre mondiale, les évolutions monétaires et le poids de la dette publique découragea les émissions de nouvelles dettes perpétuelles qui peinèrent à trouver preneur parmi des rentiers ruinés par l'inflation. On émit alors de la dette amortissable, autrement dit au capital remboursable. La gestion du service de la dette en était optimisée : en cas d'amélioration des finances publiques, on pouvait plus simplement réduire le poids de la dette, et, sinon, on pouvait profiter de l'évolution des taux et de celle de l'inflation. Après la seconde guerre mondiale, la rente perpétuelle cessa d'être un instrument privilégié d'émission monétaire. Les investisseurs souhaitaient désormais retrouver leurs capitaux et ne voulaient plus être les victimes passives de rentes qui pouvaient être converties à chaque instant. En France, la dernière rente à 3 % fut supprimée en 1982. Bref, la rente perpétuelle est rarement « perpétuelle. » Certes, au Royaume-Uni, il demeure des consols à 2,25 %, qui représentent une part minime de la dette publique, mais Londres a annoncé vouloir rembourser les consols à 4 % cette année. Ailleurs, on trouve encore de la rente perpétuelle en Inde, en Chine ou encore en Australie. Et peut-être bientôt... en Grèce.